Un projet politique pour repenser la "complémentarité" en éducation

À l'heure où le débat public se focalise sur la refondation de l'école publique, la question de la complémentarité de l'éducation non formelle avec l'éducation scolaire semble le "parent pauvre" des ambitions politiques actuelles. Par son projet et ses pratiques, l'éducation populaire est pourtant décisive pour repenser le partage entre l'institution scolaire et l'éducation non formelle au service d'une nouvelle ambition démocratique.

L'éducation populaire est historiquement un projet politique qui a pu inspirer depuis un siècle et demi les politiques publiques en matière d'éducation, de scolarité et de formation [1]. Mais force est de constater qu'elle a du mal aujourd'hui à faire reconnaître ses spécificités, tant en matière de pédagogie que d'organisation. Si elle bénéficie d'une reconnaissance institutionnelle autour du principe de "complémentarité éducative", l'éducation populaire traverse une crise de sens à l'heure où les enjeux sociaux et culturels autour de la scolarité donnent à l'école le quasi-monopole de l'ordre du jour en matière éducative. Elle ne saurait se réduire à un simple rôle de sous-traitant des politiques scolaires, de réparation de loupés de la méritocratie, ou de réponse institutionnelle à de nouveaux besoins sociaux de garde. Il est urgent de revisiter ses principes fondateurs au regard de nouveaux enjeux sociaux et politiques. C'est à cette ambition que la Ligue de l'enseignement tente de contribuer autour de sa question de congrès. Comme nous y invite Guy Saez, il y a urgence à repenser les enjeux politiques de l'éducation populaire à l'aune des transformations sociales et culturelles, selon trois dimensions, trois défis liés à la mondialisation : la société créative, la société interculturelle et la société participative [2].

Contribuer au développement de l'intelligence collective

La "société créative" part du constat de la prolifération des sources et modalités d'élaboration et de partage des savoirs. Elle incite ainsi à repenser profondément le partage entre le savant et l'ignorant, entre savoirs institués et savoirs "sociaux". Cette mutation profonde dans l'ordre des savoirs est au cœur des enjeux d'égalité et de démocratie, de partage inégal des pouvoirs et des capacités d'agir. Sur ce point, Jacques Rancière nous invite à une critique radicale de ce partage entre savoir-culture légitime et savoirs populaires. Si la critique est virulente contre une approche institutionnelle des enjeux d'égalité, et contre la pédagogisation des rapports sociaux, le philosophe nous invite à remettre en avant, dans l'acte éducatif, le pari de l'égalité et de la capacité de tous. C'est précisément l'un des fondements de l'éducation populaire, dont l'ambition originelle est de contribuer à l'émancipation individuelle et collective. Cette dimension pédagogique, où chacun peut participer au développement de l'intelligence collective, est à remettre au cœur de la refondation de l'école et de tout le champ de l'éducation.

S'il ne s'agit pas de tomber dans le relativisme culturel, ou de renier la contribution des savoirs abstraits à la capacité de penser des dépassements sociaux et culturels, la place de l'éducation populaire est sans doute à réaffirmer dans cet espace intermédiaire entre savant et populaire, entre institution et société. Par son postulat de la capacité et de l'éducabilité de tous, et par ses pratiques d'agir collectif, l'éducation populaire se place à l'interface entre savoirs institués et savoirs informels, en proposant des espaces de créativité et de reconnaissance des capacités de chacun, mais aussi de réinvestis- sement de savoirs émancipateurs  qui permettent de se distancier de l'évidence et du connu. On peut ainsi voir le risque d'appauvrissement qu'il y aurait à trop soumettre la dimension non formelle de l'éducation populaire à la formalisation et la hiérarchisation des savoirs qu'organise l'institution scolaire. Mais aussi à l'inverse à trop basculer dans une forme de spontanéisme, qui ne viserait plus une ambition pédagogique d'ou- verture et de dépassement de l'expérience immédiate.

Proposer des espaces de valorisation et de rencontre

La "société interculturelle" est une dimension indissociable de la précédente. Elle rend compte de la multiplicité et du développement des espaces d'appartenance identitaire et culturelle. Et elle s'accompagne d'une demande croissante de reconnaissance de lo- giques anciennes et nouvelles d'appartenance ou de fierté collective. On est là au cœur des enjeux de démocratie culturelle, qui ne serait pas que la démocratisation de l'accès à une culture légitime. L'éducation populaire peut y contribuer en proposant des espaces de valorisation dissociés des savoirs institués et hiérarchisés des institutions culturelles, à commencer par l'école. Il convient cependant de prendre la mesure des risques de fragmentation et de repli que comporte une société de plus en plus inégalitaire, où les appartenances culturelles de plus en plus éclatées peuvent alimenter des ségrégations spatiales et sociales de plus en plus marquées. L'éducation populaire doit donc être toujours inspirée de la logique de la rencontre, de l'ouverture, de la mobilité et de la mixité sociale pour prétendre contribuer à cette fabrique du commun. C'est à cette condition que l'estime de soi, de son identité et de son territoire peut contribuer à l'émancipation individuelle et collective sans déboucher sur la défiance à l'endroit de l'autre et de l'ailleurs.

Reconnaître l'implication de chacun dans l'action commune

Cette reconnaissance de la diversité des contributions individuelles et collectives doit aussi inspirer la troisième dimension de la "société participative". Le défi est là celui de l'approfondissement démocratique qui permettrait une implication de tous dans l'organisation de l'action collective, en prolongement des politiques institutionnelles. Ce point est décisif pour rétablir la confiance dans les institutions collectives face au risque d'une défiance croissante. L'enjeu est bien de proposer, à côté et au cœur des institutions, des espaces et des modalités d'application des capacités d'agir indi- viduelles et collectives de la société créative. C'est dans son organisation même que l'éducation populaire peut retrouver ce principe d'implication de tous dans l'action commune. La forme associative, qui est tant un principe pédagogique qu'un mode d'organisation de l'éducation populaire, est précisément le cadre régulé qui permet une implication de tous, et une reconnaissance de l'importance de la contribution de chaque acteur, professionnel ou non, jeune ou adulte. C'est le fondement du pari de l'éducation partagée : celle- ci vise à sortir des approches disqualifiantes ou culpabilisantes qui feraient reposer la responsabilité de la réussite ou de l'échec soit sur l'institution, soit sur les acteurs individuels. À ce titre, l'éducation populaire peut proposer des cadres ouverts, permettant plus qu'un cadre institutionnel l'invention de multiples voies d'inventivité sociale, culturelle et démocratique.

Face à ces trois défis, on voit que l'éducation populaire devra partager avec l'école. Il est nécessaire et urgent de repenser et réin- venter les lignes de partage ou d'articulation entre éducation formelle et non formelle, par-delà les champs d'exclusive institutionnelle.

Arnaud Tiercelin

1. Lire l'article de Michel Miaille : www.education-populaire-congres.org/ education-populaire-et-formation

2. Lire l'interview de Guy Saez sur "l'éducation populaire à l'épreuve de la mondialisation", parue dans Les Idées en mouvement en février 2013.
 

Sommaire
Un projet politique pour repenser la "complémentarité" en éducation
Publication source
Les Idées en mouvement
IEM Juin 2013
n°210
Juin 2013

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