Toronner pour raccrocher

Pour un jeune, décrocher n’est pas seulement rompre la relation à l’institution scolaire, c'est renoncer à divers liens sociaux établis dans le cadre de la scolarité. Aider à raccrocher n’a de sens que si l’on cherche à les reconstruire, et surtout à les tisser ensemble.

 

Que signifie pour de jeunes lycéens le fait de quitter l’école, d’abandonner une institution dans laquelle ils ont vécu de nombreuses années ? À écouter ceux qui tentent de reprendre une scolarité en venant au Pôle innovant lycéen, cette rupture n’est pas anodine et en cache d’autres, qui interagissent à des degrés divers. Rompre avec l’école, c’est rompre avec une institution intégratrice, mais c’est aussi perdre une série de liens établis avec les savoirs, les adultes de l’école, un projet personnel, des rythmes sociaux, des pairs, l’entourage, à commencer par les parents. Toutes les ruptures ne sont pas forcément concomitantes et du même degré pour chacun. Néanmoins, ce sont bien ces différentes dimensions qu’il faudra prendre en compte dans un éventuel processus de raccrochage. Voici ce qu’ils nous en disent.

"Ce n’était pas les matières que j’aimais pas, c’était les cours."

Décrocher, c’est avant tout perdre le lien avec les savoirs. Il ne s’agit pas de réduire les savoirs à la somme de connaissances ou de techniques qui peuvent être transmises, mais, au contraire, considérer que l’école crée une dynamique d’acquisition, une posture permettant d’accroitre sa capacité à intégrer une culture, des compétences, des références, quel que soit le domaine. Le décrochage correspond donc à un renoncement, souvent forcé, à apprendre. Cette coupure n’est pas forcément, et heureusement, définitive ; mais sortir de l’espace où celui-ci peut légitimement être dispensé marque une rupture avec la démarche d’apprentissage. Le raccrochage demandera le rétablissement des liens entre l’élève et le savoir, avec toutes les difficultés, les doutes et parfois les douleurs qu’implique cette nouvelle confrontation.

"Les profs disaient toujours que j’étais trop discret à l’oral, mais vous, vous avez vu, je bégaye."

Rompre avec l’école, c’est aussi couper les ponts avec des adultes. Cela implique que l’on ne reconnait plus l’équipe éducative au sens large, mais surtout les enseignants, dans leur fonction de formateur et d’évaluateur. Cette dimension éducative du lien aux adultes dans le cadre de la scolarité disparait soit parce que la façon dont elle a été investie lui a fait perdre son sens, soit parce que la fonction des savoirs elle-même n’est plus reconnue. C’est bien la légitimité de l’école qui est remise en cause à travers celle de ses acteurs. Il s’agit d’une rupture de la confiance qui avait pu s’instaurer entre l’enfant et les adultes de l’école, et à travers eux, avec l’institution qu’ils représentent, qui est consommée. Raccrocher impliquera donc de retrouver cette relation de confiance qui permettra d’accepter de se livrer de nouveau au regard du professeur et donc à ses préconisations.

"J’allais quand même pas passer un BEP dealer."

Sortir de l’école en cours de scolarité implique aussi de quitter un parcours d’insertion sociale et éventuellement professionnelle balisé. Lorsque l’on décroche, il faut imaginer un chemin hors des sentiers habituels, tant on connait l’importance du diplôme en France. Si le lien avec l’école se rompt, l’espoir d’un passage apaisé au monde professionnel, entre autres, s’éloigne. L’adolescent qui décroche va se retrouver sans repère pour imaginer son futur, proche ou lointain. Bien sûr, des filets de sécurité, les missions locales par exemple, existent. Mais ils sont vécus comme des solutions de secours n’ayant pas la force symbolique et intégratrice de l’école. Le raccrochage consistera aussi à retravailler le projet personnel, à se réinscrire dans un avenir possible, à envisager plus sereinement.

"Le premier mois, on se sent libre, le deuxième on s’ennuie, le troisième on s’angoisse."

Lorsqu’un adolescent arrête de fréquenter l’école, il perd une contrainte de temps légitime. Le rythme de la vie des enfants est très tôt déterminé par celui de l’école, qui prend d’ailleurs parfois le pas sur celui de la famille, ou même de l’intérêt physiologique. Que ce soit sur des temps longs (année ou trimestre avec les rituels de bilan et de vacances) ou plus courts (emploi du temps quotidien ou hebdomadaire avec le jeu des alternances de cours et d’heures de début ou de fin), la vie de l’adolescent est en permanence marquée par les repères temporels donnés par l’école. Lorsqu’il y a décrochage, ces jalons communs à tous sont perdus. Le respect d’une règle, d’un rythme social concourt à la construction de la personne. Il oblige à différer ses envies, à être à la disposition d’autre chose que de soi-même. Le processus de raccrochage devra donc permettre cette reprise d’un rythme, synonyme d’ouverture aux autres, indispensable à tout processus d’intégration dans un parcours de formation.

"Au début, on va voir les autres à la sortie, après, on ne sait plus à quelle heure ils sortent."

Le décrochage marque une rupture avec les pairs, les autres adolescents. Nous savons que retrouver les autres est une des motivations pour aller au lycée. Lieu de socialisation par excellence, l’école offre un espace de prédilection à la construction de relations sociales, voire sentimentales. Lorsqu’on quitte le lycée, on perd, de fait, cet espace. Cela ne signifie pas forcément un enfermement hors de toutes relations sociales, bien que cela arrive parfois, mais celles-ci seront, par définition, plus artificielles avec les anciens camarades, puisqu’elles ne reposeront plus sur le partage de moments et d’activités communes. Ils ne feront plus partie du même corps. De plus, les relations qui pourront s’établir hors de l’école au moment où celle-ci est habituellement centrale seront d’un autre ordre avec, au centre, des préoccupations socialement moins valorisantes. Lors du raccrochage, il y aura donc aussi le tissage de nouveaux liens avec d’autres élèves, autour du partage d’un vécu commun dans l’école.

"Mon père, il est prof, alors évidemment, quand j’ai arrêté en 2nde, il a rien compris."

Contrairement sans doute à l’idée largement diffusée d’une démission des parents, la rupture avec l’école marque, dans l’immense majorité des cas, une cassure aussi dans la relation avec la famille. Lorsque son enfant arrête prématurément d’aller au lycée, et parfois au collège, c’est souvent après un long combat qui a laissé des traces ; combat avec l’institution, qui ne sait pas toujours travailler avec, et non pas contre, les parents. Combat aussi avec l’enfant lui-même pour le maintenir coute que coute dans l’école, avec une alternance de phases de soutien compréhensif et de conflits épuisants. Au bout du compte, le face-à-face familial avec l’enfant déscolarisé est lourd à vivre et les questions sont lancinantes : que va-t-il faire de ses journées et de sa vie ? Où avons-nous échoué dans notre éducation ? Comment l’aider ? Le mérite-t-il vraiment ? Le raccrochage, lorsqu’il survient, devra associer les parents, tant il est vrai qu’on ne réussit pas tout seul et que l’apaisement du climat familial est aussi moteur non négligeable, variable bien sûr en fonction de l’âge et de la situation.

Le rapport à l’école est fait d’une série de fils, comme un cordage. Aucun, séparément, n’est assez solide, mais toronnés entre eux, ils permettent de tenir dans l’institution. En fonction des personnes, de leur parcours, de leur environnement, certains liens sont plus forts que d’autres et permettent de rester scolarisé. Mais parfois, en revanche, la rupture de l'un entraine celle des autres, sans qu'un fil assez solide n'évite le processus. Cela ne veut pas dire que le raccrochage est impossible, mais l’inscription administrative dans une formation comme cela est souvent proposé ne suffira pas si le travail fin de retissage de tous les liens n’est pas fait dans une structure pensée pour cela.

Philippe Goëmé

Professeur de sciences économiques et sociales, coordinateur du Pôle innovant lycéen

Sommaire
Toronner pour raccrocher
Publication source
Cahiers pédagogiques
Le corps à l'école
n°497
Mai 2012

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