Je suis devenu enseignant… Freinet - À qui la faute ?

Septembre 1968, j’ai eu mon bac et je dois gagner ma vie. J’ai entendu dire que l’on peut être instituteur avec le bac, donc je dépose un dossier à l’Inspection académique de Lille et trois jours après, je reçois ma première nomination : 3e pratique, collège rattaché au Lycée Colbert, Tourcoing. Témoignage de Christian Courtois (La Réunion).

 

Je dois commencer dans une dizaine de jours, mais je ne sais pas comment on fait l’école… Aussi je me renseigne auprès d’une directrice d’école de la famille qui me prend quelques jours en stage dans son CM2. Les seuls souvenirs de ce stage sont le procédé Lamartinière [1] et ce conseil : « Les élèves de 3e pratique, ce sont des enfants de l’âge du C.E.P., mais qui ne l’auront jamais. Il faut se baser sur la vie courante. »

Enfin ! Je me présente au principal du collège qui me dit : « Vous voyez ce terrain vague ? Eh bien votre classe sera là. En attendant, allez à Commines (frontière belge), dans la classe de Monsieur … – j’ai malheureusement oublié son nom –, il a une 3e pratique et vous expliquera comment il travaille. »

La classe de Monsieur…

J’y suis. L’accueil du Monsieur… est excellent : "Tu regardes, tu observes, tu me poses des questions. N’hésite pas."

Alors, j’assiste. Je vois des enfants – grands – qui racontent, en les lisant, chacun à son tour, ceux qui veulent, des "tas de trucs". Ensuite, ils votent pour choisir ce qu’ils appellent un texte libre. Celui-ci est écrit au tableau avec les fautes soulignées.

Individuellement, chaque enfant le recopie en essayant de le corriger puis quand un enfant pense avoir terminé, le texte est corrigé collectivement, puis recopié par chacun au propre dans le cahier de français.

Plus tard, dans le cahier de mathématiques, on cherche combien il faudra de bois pour fabriquer des dessous de plat carrés, combien de formica pour les recouvrir et combien de languettes plastifiées pour mettre autour. Et combien ça va couter ? J’entends parler de périmètre, de surface, de prix de revient, de prix de vente, de bénéfice, de coopérative…

Et après, tout le monde se lève. Certains fabriquent des dessous de plat, d’autres écrivent des textes libres, quelques-uns font du dessin libre, de la peinture libre, ceux qui n’ont pas eu leur texte choisi le corrigent, le recopient, parfois ils cherchent dans des revues des articles en rapport avec ceux-ci… C’est super ! C’est comme ça qu’on fait l’école ?  Est-ce que pendant mon année de terminale 68, on a changé l’école ? J’ai changé l’école sans le savoir ? Si ça continue, je vais rester instituteur, je vais avoir la vocation !

Et tous les jours, pendant quinze jours, se déroule de manière semblable cette classe bizarre où il n’y a pas un seul manuel. Où on fait de la grammaire et de la conjugaison d’après les fautes relevées dans les textes libres. Où les mathématiques sont toujours liées à la vie courante. Où on fait du vocabulaire avec des journaux. Où des activités sont libres, mais « faites » quand même. C’est fou !

J’en parle à mon formateur. Il me dit : « Ce sont des techniques Freinet. Ce monsieur est déjà mort, mais nous sommes un certain nombre à nous en inspirer. »

Zut alors ! Ce n’est pas moi qui ai changé l’école en mai ? Ça ne fait rien, c’est bien quand même. Je ferai pareil…

Et il va falloir s’y mettre, ma classe est construite.

Me voilà au collège

Il est huit heures. La cloche sonne. On n’a pas encore trouvé ma clef, enfin ça y est, elle est là. Un groupe d’enfants, dix-sept garçons et filles, bien rangés, attendent devant la porte. Bonjour ! Nous entrons. Stupeur ! Il n’y a pas de tables. Juste un tableau au mur et devant, une estrade. Par terre, des vieux journaux. Et des craies.

Monsieur le Principal me fait dire que les tables arriveront cet après-midi et c’est tout !

On s’assied sur l’estrade ou par terre et on regarde les journaux. On bavarde. "Comment tu t’appelles ? Quel âge as-tu ?", "Et si on lisait les journaux ?", "D’accord." Chacun choisit un article et le lit à la classe. On vote et on en choisit un. On le relit. On ne comprend pas tous les mots. Lesquels ? On les explique.

Et si on allait jouer au ballon ? Il n’y a pas de stade par ici ? Non, mais on peut aller à la piscine. On verra ultérieurement. On fait des pliages. Merci les C.E.M.E.A. !

Les tables et le bureau sont là. "Du matériel ?", "Non, c’est une création tardive. Peut-être pour du fongible. On verra." Il faudra donc se débrouiller avec les moyens du bord.

Alors, j’apporte ma collection de Tout l’univers et quelques outils. Et j’applique ce que j’ai vu en stage…

Je discute de mon stage avec les collègues qui me disent : "L’Inspecteur a bien noté un instit’, Daniel Villebasse, mais c’est très dur à appliquer et il faut avoir de l’expérience…"

Aujourd’hui, je reçois la visite de Monsieur le Conseiller pédagogique qui veut que je présente les enfants au C.E.P. Il n’a passé que dix minutes dans la classe. Il n’est pas d’accord avec ce qu’il a vu et me dit : "Encore heureux que vous ne fassiez pas ces fameux textes libres où on écrit au tableau avec des fautes." Je le laisse parler, j’ai appris que j’aurai une formation au CAP le jeudi et qu’il reviendra me voir dans quelque temps.

Je continue donc comme avant, et je lis les textes officiels. C’est grâce à ça que j’envoie, au grand dam du principal, les enfants enquêter dans les rues de Tourcoing, comme en colonie de vacances.

Tout va bien… mais Monsieur le Conseiller revient… en pleine séance de correction d’un texte libre au tableau, avec les fautes ! : "Les enfants, sortez dans la cour ! J’ai besoin de discuter avec votre maître."

Puis : "Monsieur Courtois, votre carrière est terminée ! J’en fais une affaire personnelle !"

Cela fait environ quatre mois que je suis là dans cette classe et huit jours après la visite, je reçois une lettre… Je ne suis pas viré, c’est une nouvelle nomination. Et, surprise, je vais remplacer Daniel Villebasse, le "bien noté par l’Inspecteur", qui va faire son service militaire. Je soupçonne cet inspecteur, Monsieur Bonnot, d’y être pour quelque chose. En effet, c’est un Monsieur qui n’hésite pas à traverser la rue pour serrer la main d’un simple remplaçant, à cette époque ce n’était pas très courant et je crois qu’actuellement aussi…

Les enfants, presque des adolescents, me disent au revoir. J’ai mon premier cadeau. Un titulaire revient de l’armée, il va prendre ma classe, il sourit quand je lui explique ce que je faisais. Je bous intérieurement. Maigre consolation, j’ai appris plus tard que les trois quarts de la classe ont séché jusqu’à la fin de l’année scolaire…

Dans la classe de Daniel

Me voici donc rue Neuve à Tourcoing.

C’est une école formée de trois classes de perfectionnement. Le directeur a les grands, Daniel les moyens et sa femme les petits. Les deux Villebasse se réclament de Freinet, le directeur n’en est pas loin.

Pendant trois semaines, en attendant son départ au service militaire, je suis stagiaire.

Je retrouve les textes libres, les dessins libres et les peintures libres. Les textes libres sont classés en deux catégories : les histoires "vraies" et les "inventées" (les rêves). Je découvre la valorisation des textes par l’imprimerie. C’est génial ! Il aurait fallu filmer ma tête quand j’ai vu la première feuille imprimée, pire que celle des gosses de "l’École buissonnière". J’admire le "livre de vie". J’apprends la linogravure et l’aluminium repoussé (couvercles de yaourt à l’époque). Je vois progresser les dessins et peintures libres rien qu’avec une séance hebdomadaire de critiques constructives : pourquoi avons-nous choisi celui-ci plutôt qu’un autre ? J’achète et je vends le journal de l’école. Je livre la correspondance de la classe à l’école Blanche Porte à l’autre bout de Tourcoing. Je me brule avec le fil coupeur, ce qui fait bien rire les enfants. Je découvre le travail individualisé avec les bandes enseignantes et les enfants qui ne copient pas directement le corrigé.

Les trois semaines sont passées, Daniel part à l’armée. Je continue sans problème majeur sa classe, j’y introduis une seule nouveauté : la télévision scolaire.

Et pourtant, on me l’avait bien dit : "Il faut d’abord faire la classe traditionnelle. Dictées-questions, problèmes…" Comme si à travers ces exercices, grâce à eux, on pouvait mener les enfants dans des activités d’expression libre. Stupide ! Et on entend encore ça maintenant. La force d’inertie est bien la force principale des enseignants…

L’année scolaire se termine. Ma première année scolaire ! Je crois que je ne ferai pas Sciences éco, je ne serai pas journaliste. C’était mon rêve. Je me suis fait piéger.

C’est la faute à l’instit’ de Commines. C’est la faute aux Villebasse. C’est la faute, je pense, à l’Inspecteur. C’est la faute à Célestin. C’est aussi parce qu’on avait vraiment besoin d’instit’s à cette époque. Et merci aussi à Monsieur le Conseiller pédagogique, il a voulu me punir, grâce à lui j’ai pu compléter ma formation.

En tout cas, ils m’ont fait découvrir ma vocation. Je ne sais pas tout encore. Mais ils m’ont fait comprendre que ce qu’on ne connait pas, on peut le découvrir et qu’on a le droit de se tromper, à condition bien sûr de se remettre en cause…

Deux ans plus tard, je pars à La Réunion et je participe à la création d’un groupe départemental "ICEM Réunion" et de ses rencontres hebdomadaires à l’époque, où par la coopération, par l’apport des uns et des autres, je complète ma formation, avec les Saint-Marc, les Baum, les Gaba et Louis Cheynet… et ceux dont j’ai oublié le nom.

Christian Courtois (97)

[1] Procédé Lamartinière, assez ancien mais encore employé aujourd’hui. Chaque élève dispose d’une ardoise, d’une craie et d’un chiffon ; le maitre pose une question et au premier signal chacun doit inscrire le résultat qu’il a trouvé mentalement. Les ardoises sont levées vers le maitre qui, en quelques instants peut lire toutes les réponses.

Publication source
Le Nouvel éducateur
Donner envie... S'engager en pédagogie Freinet
n°206
Feb 2012

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