En petite section d’école maternelle

Voici un article politique et d'actualité écrit pour ses jeunes collègues, par une enseignante de petite section d’école maternelle, sur les enjeux de la première année de scolarité. Face à la pression et aux injonctions des circonscriptions, relayées par des directrices sur les enseignants qui en arriveraient à leur faire faire le contraire de leur travail, l’auteure milite aussi pour un soutien aux adultes, enseignants ou non, qui ont en charge aujourd’hui les enfants de 24 à 48 mois, en train de devenir élèves.

 

Dans le domaine des apprentissages et de l'éducation, ne serait-il pas pertinent d'envisager un soubassement de qualité pour chaque enfant ? Dans cette situation, à terme, toute l'énergie de l'élève et de l'enseignant serait consacrée à des apprentissages toujours nouveaux et non, comme actuellement, dispersée dans des actions qui se centrent sur les décrochages des élèves. À l'école, ces bases essentielles commencent, dès la première classe de la scolarité. Le soutien serait donc à centrer autour des adultes, enseignants ou non, qui ont en charge les classes de petites sections de nos écoles maternelles.

Entrer à l'école pour un enfant et devenir par là-même progressivement un élève est quelque chose qui est très important et inquiétant. Cette importance et cette inquiétude sont là, non seulement pour cet enfant de deux à quatre ans, mais aussi pour leur famille. Avant même de commencer tout apprentissage didactique, les premières tâches de ces adultes seront de mettre en confiance, de mettre en appétit, de faire admettre que nous sommes une collectivité et que celle-ci a des règles. Chaque individu y aura sa place, dans le respect de ce qu'il est. C'est inquiétant pour l'enfant parce qu'il quitte le milieu familial. Cette inquiétude peut se traduire de différentes manières : des pleurs, des colères, du repli sur soi. Ces pleurs et ces colères, une fois la porte de la classe refermée, l'enseignant et l'Atsem auront à les supporter. C'est fatigant, un jour de rentrée ! Il en faut une quantité de patience pour supporter ce bruit. Il en faut des qualités d'observation pour décrypter les signes corporels. Ne pas confondre les colères avec les pleurs de désespoir. Remarquer que celui qui ne fait pas de bruit tout seul dans son coin est plus en situation de stress que celui qui braille en vérifiant bien dans la glace que son visage marque tous les signes extérieurs de sa désapprobation d'être là. Celui- là, lorsqu'il aura compris que le chantage affectif qui aurait marché avec sa mère ne prend pas avec moi, s'intègrera rapidement dans l'espace que j'ai aménagé pour tous. Cet autre qui, accroché à son doudou, allongé à même le sol, silencieux, ne regardant nulle part, celui-là ne verra rien de ce qui lui est offert. Celui-là a sûrement besoin de plus d'aide. Il faudra la lui donner à bon escient, sans le brusquer, en respectant son rythme.

Sécuriser le parent

C'est inquiétant pour la famille, surtout si c'est l'aîné. Oser faire confiance à un tiers et lui confier ce qui leur est de plus cher. Être enseignante en petite section de maternelle, c'est travailler avec un public bipolaire. L'enfant n'est pas dissociable de sa famille. Sécuriser le parent participe à la mise en place rapide de la confiance en l'espace classe. Sécuriser le parent, c'est lui parler, c'est prendre le temps de lui raconter, c'est expliquer ce que l'on fait, c'est mettre en mots les petits soucis comme les réussites, c'est le rassurer. C'est aussi inquiétant pour la famille car dans le contexte actuel, un échec à l'école est synonyme d'échec social, avoir à terme beaucoup plus de difficultés pour entrer dans le monde du travail. Certaines familles sont tentées de croire qu'il faudrait réussir tout, tout de suite et que tout écart par rapport à une norme (qu'elles cernent mal) est préjudiciable alors elles attendent une réussite immédiate sans considérer que l'apprentissage du jeune enfant est lié à son développement biologique.

Dans ma classe, j'ai pris le temps d'aménager l'espace pour répondre à ces besoins. Cet espace est construit et va évoluer progressivement au fur et à mesure que les règles de vie seront vécues et acceptées par les élèves. Je veille aussi à une bonne organisation du temps qui s'écoule, une alternance de moments durant lesquels nous aurons des choses à faire ensemble, de moments durant lesquels chaque élève pourra choisir à sa guise dans ce qui lui est proposé, de moments durant lesquels il sera sollicité pour agir avec d'autres. Sollicité, oui, à la mesure de son attention. Et cette attention ne sera pas la même que celle du copain de classe, ne sera pas la même que celle qu'il avait quelques semaines auparavant, ni de celle qu'il aura quelques mois plus tard. Dans ma classe, je suis vigilante à bien les observer pour proposer à chacun le petit coup de pouce qui va favoriser l'engrenage de leur curiosité. Je suis vigilante à ne pas leur proposer les choses trop tôt, mais je suis aussi exigeante à ne pas cautionner un manque de rigueur lorsqu'ils en sont devenus capables. Ainsi donc avec ces groupes classe, dans ces espaces classe, depuis environ trente ans, j'ai apporté mon soutien à quelques centaines d'élèves, amenant chacun à se sentir bien dans ce qui sera un système qui va être le sien pendant plusieurs années : l'école. Se sentir bien, cela induit qu'il aura suffisamment confiance en lui pour aborder des apprentissages, ces situations parfois complexes qui nécessitent des non réussites avant d'avoir la satisfaction d'avoir compris. Ce soutien, je l'ai apporté avec bienveillance, au moment où cela me paraissait le plus approprié. J'étais particulièrement vigilante au respect des rythmes de vie, m'appuyant en cela sur les apports de la chronobiologie, particulièrement l'existence de temps forts et de temps faibles de l'organisme.

Un usage abusif du mot soutien

Depuis 2009, la modification de l'organisation de la semaine scolaire, avec la suppression du samedi matin, a entraîné un usage abusif du mot soutien. L'institution scolaire se l'est accaparée. Cela consiste à procurer du temps spécifique à des élèves spécifiques, temps donné par les enseignants de l'école, en dehors du temps officiel scolaire. Dans les faits, sont concernés des élèves en plus ou moins grand échec scolaire. On leur apporte suivant les conditions de chaque école, des propositions par tranche de vingt, trente ou quarante minutes, sur l'interclasse de midi, avant ou après la classe, en situations individuelles ou en petits groupes.

En juin 2011, une collègue qui changera d'école à la rentrée suivante prend contact avec sa nouvelle équipe d'école. En conseil des maîtres elle apprend qu'elle aura la classe de Petite Section – des élèves PS1 : les deux ans, nés en 2009 et les PS2 : les trois ans, nés en 2008. Sa directrice lui annonce : "On commencera le soutien pour les PS2 à partir du deuxième trimestre de l'année scolaire."

Je ne connais pas l'organisation que cette école se donnera pour mettre en place le soutien. Mais la plupart du temps, vu la forte proportion d'enfants qui mangent à la cantine, le choix est fait de le mettre sur le temps de mi-journée, avant d'aller à table. Les élèves de grande section qui étaient déjà sélectionnés pour avoir un coup de pouce individuel, ne profitaient pas du moment de cour qui leur permettait d'attendre que le premier service de restauration ait libéré la salle à manger. Maintenant cela concerne les enfants de trois ans quelques mois ; un PS2 né en décembre, au deuxième trimestre de l'année scolaire n'aura que trois ans et un mois au mois de janvier. Celui-là, comment savoir s'il faut le sélectionner ? Sur la base de quelle non réussite, faudra-t-il signaler à la famille qu'il faut lui donner des cours particuliers ? S'il mange à la maison, il faudra dire à ses parents ne venez pas le prendre en même temps que les autres ? Un peu compliqué pour la maman s'il y a une fratrie. Et quelle virulence de laisser entendre à un parent : "Votre enfant, n'est pas bon, il faut que je m'en occupe un peu plus, revenez plus tard." Si l'enfant mange à la cantine, la famille n'a pas à revenir, il faudra tout de même demander l'autorisation écrite d'intervention du soutien. Même en arrondissant les angles, c'est dur à encaisser pour cette famille.

À midi je suis fatiguée

Admettons que la famille soit soulagée de voir que l'on veut tout mettre en œuvre pour la réussite de son enfant et qu'elle accepte. Cet élève, qui sans cette sélection précoce, aurait mangé avec ses camarades verra son repas retardé et intègrera le restaurant au cours du repas. Dans ce cas, la nourriture intellectuelle, supérieure à ses besoins physiologiques de nourriture, fait fi de l'apprentissage social autour du repas. Ou alors, il attendra le deuxième service et mangera avec des élèves beaucoup plus grands, scolarisés depuis bien plus longtemps que lui, plus vifs, plus rapides et plus bruyants. En y regardant de près, on propose à la famille, sous couvert de porter un intérêt spécifique à son enfant, un moment privilégié court, suivi d'une situation de stress maximum long. Et que dire de l'intérêt du moment privilégié court, avec un enfant qui a faim et qui tombe de sommeil ? La chrono-biologie nous a enseigné que le temps faible de l'organisme commence vers onze heures. Et ce temps faible de l'organisme est valable pour tout individu. En plus de ces conditions relatives au soutien des élèves, il faut aussi se poser la question de la performance de l'enseignante qui a mis toute sa disponibilité pendant les trois heures de temps scolaire à faire avance, et le groupe et chacun dans ce groupe, vers une sécurité affective, vers une curiosité. Je vous assure, même avec trente ans de métier, à midi, je suis fatiguée. Je prends tout de même le temps de toucher deux mots de la matinée aux familles qui me le demandent. Ce n'est pas du temps perdu, à terme, un parent serein nous confie un enfant serein et les matinées qui en découlent sont plus sereines. Alors, avec la mise en place de cette aide person- nalisée, souhaité par l'Éducation nationale, il faudrait expédier vite fait la relation de communication avec la famille et proposer une séquence à efficacité douteuse à un enfant/élève qui va comprendre bien vite qu'il est considéré comme pas bon, pour le larguer ensuite dans le circuit périscolaire de repas dans des conditions pires que celles qu'il aurait eu avec son groupe classe. Dans ces conditions prétendre devant les familles que ce qu'on leur propose est une aide pour améliorer les apprentissages, est un mensonge.

La classe de petite section est la classe la plus difficile du système scolaire

C'est la classe qui pose toutes les valeurs de confiance dans le futur bien vivre des apprentissages. Il faut sécuriser l'enfant dans ce qu'il est. Il faut sécuriser ce futur élève. Avant qu'il n’entre dans des séquences spécifiques didactiques avec vérification des compétences, fiches ou autres, il faut lui avoir donné les repères et le code scolaire. Les adultes qui ont cela en charge, l'enseignant et l'Atsem de la classe, y déploient une énergie phénoménale, attentifs à donner le coup de pouce adéquat au bon moment. Ces adultes ont besoin de soutien et que l'on reconnaisse que leur travail est un vrai travail qui demande des compétences spécifiques.

Le soutien, mot accaparé par l'institution, détourné de son sens réel, ne serait que du raccrochage. Raccrochage pour des individus que l'on a mis nous-mêmes dans une situation de stress et de décrochage. Je revendique pour tout citoyen, la mise en place d'un soubassement de qualité, soubassement composé d'une multitude de microsoutiens apportés par du personnel qualifié, formé aux besoins des enfants, ayant une connaissance des rythmes de vie. Je revendique du soutien pour ces adultes qui donnent de leur temps et de leur énergie. Je souhaite qu'aucun d'eux n'ait à annoncer à un parent : "Votre enfant a déjà besoin de cours supplémentaires." Je souhaite qu'aucun d'eux n'ait à sacrifier la liaison famille école sous prétexte d'aller courir donner de l'aide, à l'autre bout de l'école, en élémentaire, à des élèves à qui l'on a fait perdre confiance en classe de maternelle. Je souhaite à tous les jeunes collègues qui auront cette première classe de la scolarité de ne pas être écrasés par la pression de l'institution qui leur demande sans cesse la réussite didactique précoce de leurs élèves, alors que ceux-ci n'en sont encore qu'à découvrir les règles sociales de leur nouvelle collectivité : l'école.

Maryvonne Bouënnec -  directrice d’école maternelle, militante Ceméa

Sommaire
Projets et Pratiques en école maternelle
Publication source
Vers l'éducation nouvelle
De l'activité
n°545
Juin 2012

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