Pourquoi jardiner ?

Un témoignage de Nicolas Kenens, éducateur stagiaire spécialisé dans l'association "Intermèdes Robinson" à Longjumeau.

 

Lorsque je suis arrivé à "Intermèdes Robinson", je me suis rendu compte avec l’équipe de l’association qu’il était difficile pour les enfants de nous accompagner activement dans nos activités d’entretien du jardin maraîcher.

Un jour où les adultes permanents étaient occupés à désherber, semer et récolter des fruits et des légumes, je me suis dirigé vers un groupe d’enfants qui passaient le plus clair de leur temps à s’amuser sur les balançoires accrochées dans un arbre. J’ai entamé la discussion avec eux à propos de leur gouts alimentaires et leur ai demandé comment ils faisaient pour se procurer à manger au moment des repas. Comment s’y prenaient-ils par exemple, s’ils voulaient composer une salade de fruits ou de légumes ? L’un d’eux me dit aussitôt : "C’est simple, il suffit d’aller au supermarché et d’en acheter." Réponse logique, me dira-t-on. En effet, la plupart des personnes qui vivent en milieu urbain effectuent ce geste quotidien de façon automatique, presque naturelle.

Je leur ai posé alors la question suivante : "Comment pensez-vous que ces aliments arrivent au supermarché ?", à laquelle on m’a répondu dans un éclat de rire qu’ils venaient par camions. Bien sûr ! Mais je n’avais pas encore de réponse en rapport avec un probable lieu de production de ces denrées, avec ce qui se cachait en réalité derrière ce supermarché ou ces camions.

Je leur ai donc demandé comment ils feraient s’ils n’avaient pas d’argent pour aller en acheter dans un commerce. Et là, plus de réponse de leur part. Juste des visages qui font la grimace, des sourcils qui se froncent, des épaules qui se haussent. La balançoire a beau être face aux rangs de salades et entourée d’arbres fruitiers, la discussion a tourné court. Nous sommes encore tous assis à côté d’un enfant qui continue de se balancer, et toujours aucun en train de prêter main forte à ceux qui s’activent énergiquement autour de nous.

S’ils n’ont peut-être pas encore connaissance ou même conscience de toute la chaine de production qui existe entre une graine de salade et la mise en vente de cette salade ou du moins le fait qu’ils puissent la manger, il est apparu en tout cas nécessaire à l’équipe éducative de mieux présenter aussi cette activité, en amont. Notamment lors des conseils de quartier hebdomadaires, en présence des enfants.

Le Conseil de quartier interpelle...

Ainsi, au moment précis où la parole a été donnée aux enfants, nous leur avons demandé : "Qui d’entre vous souhaite aller au jardin la semaine prochaine ?" Plusieurs d’entre eux ont levé alors spontanément la main pour s’y inscrire. Ce sur quoi mes collègues et moi-même leur avons demandé les raisons pour lesquelles ils souhaitaient venir. Un court silence a suivi. Puis, un des enfants a osé la réponse suivante : "Pour s’amuser sur la balançoire !" Nous avons répondu alors qu’il n’était pas exclu de pouvoir passer du temps sur la balançoire bien entendu, mais qu’il ne s’agissait pas de la motivation principale à retenir. Et de leur demander alors : "À quoi cela sert d’aller au jardin, que peut-on y faire ? Qu’est-ce que cela peut nous apporter d’y aller, hormis le fait de passer du bon temps sur la balançoire ? Quelle est la fonction première d’un jardin potager ?" À ce moment-là, nous n’avons à nouveau plus de réponse de leur part. Nous leur avons rappelé alors l’activité cuisine menée tous ensemble l’après-midi même qui a précédé ce conseil de quartier, la compote à la rhubarbe ou la tarte aux groseilles que nous avons confectionnée et partagée ensemble au moment du goûter. "D’où proviennent ces fruits ?" Du jardin en effet, où nous les avons récoltés. Mais il a fallu expliquer que tout cela nécessite du travail, que les fruits et légumes ne poussent pas par magie, sans que nous ayons à intervenir dans leur processus de production : "C’est au prix de l’investissement de tout un chacun qui souhaite s’intéresser à cette activité de jardinage que nous pouvons poursuivre nos ateliers de cuisine hebdomadaires. Il ne s’agit en aucun cas de forcer à y participer ceux qui ne le souhaitent pas. Mais de générer en eux une motivation spécifique, appropriée."

… puis précise la démarche

De fait, l’équipe éducative dont je fais partie a pris soin de préciser la démarche qui se cache également derrière le fait d’aller au jardin : celle d’être en mesure de produire nous-mêmes des fruits et des légumes que nous pouvons consommer. Ceux avec lesquels nous pouvons faire régulièrement des ateliers de cuisine, et ceux que nous redistribuons gratuitement aux adhérents et aux habitants du quartier, selon le rythme des récoltes. Mais aussi, en précisant lors de ces conseils de quartier ce que cela demande comme implication. Qu’il s’agit d’une activité qui s’inscrit dans la durée, en raison du mode de production de ces aliments. Il est question de se procurer des graines, de préparer un terrain fertile pour les faire germer, et puis d’arroser, de désherber pour qu’elles ne soient pas empêchées de grandir. Et encore tailler, récolter. Préparer la prochaine parcelle de terre pour les semis suivants, en fonction de la saison. Bêcher, épandre du fumier, etc. Autant de moments nécessaires à l’entretien d’un jardin potager, qui demandent du temps, de la patience, qui peuvent aussi bien décourager les enfants à qui nous nous adressons ou susciter leur intérêt.

Des enfants sont concernés

Ainsi, les enfants se sont succédé pendant quelque temps. Certains se sont dirigés vers des activités culturelles, artistiques, sportives ou culinaires. D’autres ont commencé à venir plus régulièrement, sont revenus, jusqu’à être présents systématiquement pour quelques-uns. Un noyau dur s’est formé au bout de plusieurs semaines et nous attend impatiemment chaque mercredi pour venir au jardin. Chacun y allant alors de ses mains pour participer aux travaux du jour. Des graines qu’ils sèment, des produits qu’ils récoltent et qu’ils mangent de leurs propres mains.

Désormais, quand nous allons au jardin, la balançoire oscille bien souvent toute seule dans le vent. Les enfants viennent me solliciter pour me demander ce qu’il y a à faire, s’ils peuvent le faire eux-mêmes, ou encore si tel fruit ou tel légume est prêt à être ramassé. Lequel doit être planté. Quelle mauvaise herbe doit être arrachée. Quel sol doit être retourné. C’est alors moi qui ne sais plus répondre avec certitude à certains moments. Et eux qui m’apportent une réponse à la question de savoir quelle essence d’arbre nous sommes en train de planter ensemble aujourd’hui, par exemple. Parce qu’ils ont eu l’occasion et la volonté de s’y intéresser. De se baisser, de se pencher, de se courber, de se tordre. De se plier aux exigences du travail de la terre. De se transformer pour appréhender l’environnement qui leur est proposé. Fiers de rentrer chez eux en proposant des ingrédients qui serviront à composer une salade pour le dîner.

Acteurs et auteurs en devenir

Dans notre "hyper-monde" actuel, à l’ère du portable, du jetable, de l’éphémère, de l’abondance des produits de consommation, d’internet et de la profusion d’informations que l’on peut y trouver, il peut être difficile de se saisir de tous ces instruments, d’y avoir accès tout simplement. Comment dès lors avoir une place délibérément choisie dans la société et ne pas éprouver le sentiment d’être astreint à une position qui cloisonne ou appauvrit notre capacité d’interaction avec notre environnement ? Comment être un acteur et aussi un auteur de ce monde ? Ne plus être un consommateur détaché de la conscience de l’impact de son comportement sur le monde qui l’entoure. Du moins, envisager la possibilité d’interagir avec celui-ci, d’être un "consomm-acteur", et de participer à son élaboration, à sa construction. Rendre visible la part nécessaire de travail, d’implication que cela suppose de tout un chacun. Se transformer soi-même, voire muter ou muer afin de pouvoir modifier notre espace environnant. En ce sens, le travail d’éducateur au sein de l’association permet d’assurer un lien, une passerelle entre des univers différents, éloignés ou étrangers l’un à l’autre.

En proposant cette activité de jardin maraicher par exemple, en rendant notre démarche plus significative auprès de notre public, lors des conseils de quartier notamment, nous avons pu au moins lui offrir la possibilité de s’y inscrire, de s’en saisir activement en favorisant des échanges réciproques avec son milieu physique et humain.

"Est conviviale une société qui maîtrise ses outils" [1], disait Ivan Illich. À cette condition, j’ajouterais qu’elle devienne aussi une démocratie véritablement participative, où l’ensemble du peuple est son propre souverain, sans distinction de naissance, de fortune ou de capacité. Tel que le présuppose le sens fondateur des principes de la démocratie dont nous sommes les héritiers et dans laquelle nous vivons aujourd’hui.

Nicolas Kenens

[1] Ivan Illich, La convivialité, Seuil, 1973

 

Sommaire
Pourquoi jardiner ?
Publication source
Le Nouvel éducateur
Participer, coopérer, connaître
n°208
Juin 2012

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