Plaidoyer pour des entretiens individuels systématiques

Catherine Hurtig-Delattre présente dans cet article une pratique relationnelle avec les parents : écoute, confiance, reconnaissance et coopération sont au rendez-vous de ces entretiens.

J’ai emprunté cette pratique à des collègues qui m’ont offert l’occasion de vivre un tel échange, il y a près de vingt ans, en tant que parent d’élève. À chaque fois que je m’y réfère, je me dis que je dois les remercier chaleureusement, car cette expérience m’a beaucoup apporté en tant que parent, ainsi qu’à mon fils alors scolarisé au CP. Je l’ai depuis adoptée comme un principe de fonctionnement quelle que soit la classe dont j’ai la charge, et là encore cette pratique m’a beaucoup apporté, en richesse humaine et en confort professionnel. C’est pourquoi j’ai tenté dans ce texte de résumer les tenants et aboutissants de ce dispositif, espérant inciter des collègues à le pratiquer…

Le cadre

Le cadre de cette pratique se réfère à la pédagogie institutionnelle : en effet, pratiqués ainsi, les entretiens deviennent une "institution" à part entière, au même titre que le Conseil d’enfants. Les divers acteurs de la classe peuvent compter dessus et s’y appuyer. Le cadre posé est donc primordial, il institue les règles du jeu, crée une contrainte-ouverture, permet à tous d’être à égalité. Dans ce cadre, l’échange est possible et sécurisé – voire "obligé".

De quoi s’agit-il ?

Ces rencontres se distinguent des habituels entretiens ciblés pour tel ou tel enfant, qui se déroulent soit sur demande des parents, soit sur convocation de l’enseignant. Je serais tentée de définir ces entretiens comme ceux de la "construction de la confiance".

Comment sont-ils organisés ?

Deux fois au cours de l’année, au cours d’une même journée ou d’une même semaine (je le pratique un mercredi, d’autres l’organisent les matins et les soirs), chaque famille est invitée à se rendre à l’école pendant une demi-heure, en choisissant l’horaire qui lui convient le mieux. L’objectif annoncé pour le premier entretien est celui de faire connaissance, pour le dernier de faire le bilan de l’année. Les parents sont donc invités et non convoqués. Pourtant, cet entretien est présenté comme incontournable : j’insiste pour fixer un horaire, je relance les familles qui ne se présentent pas.

Où cela a-t-il lieu ?

En dehors de la classe, si possible dans un lieu symboliquement plus neutre, où le parent visiteur ne sera pas mis en position symbolique d’élève, assis à un pupitre comme son propre enfant. Dans les écoles où existe un « lieu-accueil », ce petit local précisément destiné à favoriser les rencontres entre l’école et la famille peut constituer le cadre idéal pour ces rencontres.

Qui participe à cet entretien ? Un ou deux parent(s) ?

Un des deux parents obligatoirement, les deux chaque fois que cela est possible et souhaité par la famille. Ce sont le plus souvent les mères qui se présentent, mais je manifeste toujours mon grand plaisir à rencontrer aussi les pères. Par ailleurs, j’essaie de faire la connaissance de chaque père d’élève – ce qui reste souvent difficile – en le croisant au moins une fois, en profitant d’une opportunité ou en provoquant une rencontre lorsque j’en ressens le besoin. Quand le couple parental est séparé, j’insiste pour rencontrer les deux parents si cela est possible, ensemble s’ils le souhaitent, mais le plus souvent séparément.

Avec l’enfant ?

Je préfère rencontrer les parents sans leur enfant en début d’année : pour faire connaissance et permettre le cas échéant une conversation entre adultes sur un registre non destiné à être directement entendu par l’enfant. Cependant, les parents peuvent choisir que l’enfant soit présent. Au contraire, la présence de l’enfant me parait indispensable lors des entretiens de régulation au long de l’année : pour que celui-ci ait droit à la parole, et aussi pour que le discours éducatif de part et d’autre fasse écho chez lui en cohérence. Il en est de même en fin d’année : pour faire ensemble le bilan. Dans tous les cas, la présence de l’enfant modifie sensiblement la tonalité de l’entretien, puisqu’il ne saurait être question d’avoir une discussion entre adultes le concernant, en sa présence, sans solliciter sa participation.

Tous les parents ?

C’est l’objectif… qui se vérifie dans les faits. Généralement, les parents sont "disciplinés" : ils sont curieux, méfiants ou ravis, mais ils viennent. En une vingtaine d’années d’expérience, j’ai toujours rencontré, quel que soit le milieu social, la même proportion de petites résistances. Pour des tonnes de raisons bien imaginables, une famille ou deux ne prennent pas rendez-vous spontanément, une famille ou deux ne viennent pas à l’heure fixée… Au bout du compte et avec un peu de patience, j’ai toujours pu rencontrer individuellement toutes les familles.

Un enseignant ou deux ?

Je partage ma classe depuis de nombreuses années, en tant que formatrice, coordinatrice RRS, directrice. À chaque fois que cela est possible, je mets en place ces entretiens à deux. Cela installe une égalité entre les deux enseignants pour les parents et constitue un partage fondamental pour la conduite de l’année.

Quel est le contenu de l’entretien ?

Il s’agit d’un entretien ouvert. En début d’année, il commence par une question du type : "Dites-moi comment ça se passe pour vous et pour votre enfant, depuis la rentrée." Les parents sont d’abord déconcertés : "Quoi, je dois parler… mais c’est vous que je suis venu(e) écouter !" Mais très vite, ils s’emparent de cet espace de parole. Et leur parole est d’une diversité de modalités qui font pour moi de ce temps un étonnement toujours renouvelé. Certains souhaitent parler de leur enfant, de sa petite enfance, de sa scolarité passée, des difficultés qu’il rencontre ou des joies qu’il éprouve. D’autres parlent de leurs propres conditions de vie, des aspects matériels, de santé ou de famille, des conditions dans lesquelles l’enfant travaille à la maison. Quelques-uns évoquent leur propre rapport à l’école, la manière dont ils ont eux-mêmes appris ou vécu leur scolarité. Quelques autres demandent des compléments d’information pour donner suite à la réunion de début d’année : les programmes de telle ou telle matière, les méthodes, les évaluations, les activités artistiques ou les sorties prévues…

Les fondements

L’objectif premier de ces entretiens n’est pas "d’informer" les parents sur les exigences de l’école ou sur le cadre de travail (même si de fait dans certains cas cette information a lieu), mais de bâtir les conditions d’une possible situation de coéducation.

En tant qu’enseignante, je suis responsable des apprentissages de leur enfant, pendant un temps important chaque semaine, mais court dans la vie de l’enfant. Je suis technicienne de ces apprentissages, mais je sais que l’enfant apprend aussi en dehors de l’école. Je suis aussi porteuse de valeurs éducatives que j’entends transmettre. Les parents, eux, sont responsables de l’éducation de leur enfant, dans le temps long. Ils connaissent mieux que moi cet enfant : sa venue au monde, ses conditions de vie, le projet qu’ils ont pour lui, tout cela va influer sur ses apprentissages. Ils sont garants du suivi de l’enfant, dans son développement, sa santé comme dans ses apprentissages à l’école et hors de l’école. En revanche, ils ne connaissent pas dans le détail les programmes de l’école, ni la façon dont leur enfant apprend dans le cadre scolaire – ou a des difficultés pour apprendre.

Pour que nous puissions collaborer pendant ce laps de temps, il est nécessaire que nous nous fassions mutuellement confiance et que nous nous connaissions. C’est cette confiance qui est tout l’enjeu de l’entretien.

Les effets

 

Du côté de l’enseignant

Ces entretiens sont couteux pour l’enseignant : en temps (deux à trois journées entières dans l’année), en déontologie et en clairvoyance pédagogique. Au fil des années, j’ai appris à y rester à ma place d’enseignante, à résister à une trop grande familiarité avec certains parents, à de trop fortes confidences d’autres. J’ai appris à passer le relai, lorsque c’est nécessaire, à d’autres professionnels, psychologue ou assistante sociale. J’ai appris aussi à expliquer sereinement mes choix pédagogiques, à écouter les réticences ou les critiques, sans y être imperméable, mais sans non plus me déstabiliser trop vite.

Ils sont couteux, mais très riches sur le plan humain et professionnel, et productifs en profondeur sur le plan éducatif. Pour moi, ils constituent une rare occasion de tisser un lien avec des personnes éloignées de moi, culturellement et sociologiquement. Ce lien est extrêmement fécond sur le plan professionnel, à court terme puisqu’il apporte une autre vision de chaque enfant, à long terme puisque petit à petit il permet de mieux gérer les fossés culturels auxquels nous sommes confrontés.

Du côté des parents

Cela passe par un échange humain, par un "don" mutuel. Je donne, pour ma part, un peu de temps et une posture de disponibilité, de non-jugement. Je constate que les parents donnent, en retour, une capacité à se dévoiler chacun à sa manière et construisent petit à petit une capacité de souplesse dans leur regard sur les pratiques enseignantes. Cela n’est pas toujours facile, et prend un certain temps.

Avec l’ensemble des parents, et surtout en cycle 3, ces entretiens m’ont permis de prendre conscience du ressenti des parents face à la diversité de posture des enseignants qu’ils rencontrent au cours de la scolarité de leur enfant. Tous ces enseignants travaillent de manières différentes – voire contradictoires –, tous proposent aux parents des modalités de relation différentes. Mais tous pensent faire le mieux possible pour les enfants. Et surtout tous demandent la confiance des parents. Quel casse-tête pour les familles, quand on y pense ! Quant à moi, je ne souhaite pas une confiance aveugle, mais j’ai d’autres exigences : je souhaite une relation d’échange et d’apports mutuels. Il me semble que les modalités de l’entretien individuel résument ce souhait et que les parents le comprennent. Ils répondent en choisissant eux-mêmes la distance qui leur convient, en formulant leurs besoins dans cette relation. Et en laissant de côté, dans presque tous les cas, leurs éventuelles vieilles habitudes de méfiance, de désintérêt ou d’agressivité à l’égard de l’école.

Avec les parents originaires d’autres régions du monde, j’ai pu mesurer combien j’avais malgré moi l’esprit rempli de stéréotypes. Il est vraiment utile de parler avec chacune individuellement, car chaque famille a une trajectoire bien différente de la famille voisine. Ces échanges m’ont réellement permis d’avoir un autre regard sur les enfants, puis d’aborder beaucoup plus facilement la gestion de leurs éventuelles difficultés de comportement. Dans certains cas, l’assistance d’un interprète se révèle d’une aide précieuse, car cela permet d’enrichir la discussion et de comprendre les éléments culturels opaques.

Du côté des enfants

Il est frappant de constater des changements dans le comportement de certains d’entre eux dès le lendemain de l’entretien. Les enfants savent en effet que j’ai rencontré tous les parents, je leur exprime le plaisir que cela représente pour moi de connaitre leur famille et ils semblent sentir dans cette démarche la constitution d’un cadre éducatif rassurant entre l’école et la maison. Dans le cas des enfants perturbateurs habitués à une longue liste de convocations des parents, cette invitation au même titre que tous les autres, hors de tout incident, peut opérer une rupture radicale. Quant à ceux qu’on n’entend jamais, qui ne font pas de vagues ou n’ont pas de difficulté scolaire, ils sortent enfin de l’oubli et s’en montrent le plus souvent très heureux.
Je ne parlerai pas pour autant trop vite de cohérence dans ce cadre commun, car les enfants sont très lucides sur les contradictions entre l’école et la maison. Mais déjà, cette recherche de dialogue entre adultes est un grand pas. Il peut être le démarrage d’un suivi individualisé qui pourra pointer les progrès comme les dysfonctionnements dès qu’ils se présenteront.

Pour conclure

Ces entretiens permettent d’installer les relations sur une base radicalement différente de ce que l’on entend le plus souvent dire dans les écoles.
Quand j’explique un projet ou un dispositif pédagogique auxquels les parents ne sont pas habitués, j’ai la sensation que le capital confiance fructifie et me permet de surmonter les appréhensions ou oppositions.
Quand je dois contacter une famille par téléphone parce qu’il y a eu un incident à l’école, nous nous connaissons déjà. S’il s’agit d’une gestion de comportement difficile, chacun sait qu’il n’est pas question de culpabilité d’un côté ou de l’autre, mais d’aide à l’enfant. Les sanctions, annoncées et explicitées aux parents, sont alors acceptées et dans la plupart des cas réévoquées à la maison dans le cadre du dialogue familial.
Quand je me montre à mon tour fragilisée par telle ou telle situation personnelle ou professionnelle, j’ai le sentiment que la confiance construite m’assure un regard le plus souvent bienveillant.

Bien sûr, il y a des obstacles sur le chemin : les parents en grande fragilité psychologique ne sont pas rassérénés par des entretiens-baguette magique, et les relations d’agressivité perdurent toujours, de manière isolée.

D’autre part, en cycle 3 surtout, certains enfants en début d’adolescence ne voient pas cette proximité d’un bon œil.

Mais cette pratique instaure un regard positif et un plaisir de l’échange qui permet de se sentir efficace et reconnu dans la plupart des cas, et ainsi de ne pas se laisser envahir par les relations les plus difficiles. Je sais que de nombreux enseignants du Mouvement Freinet pratiquent ces entretiens individuels. Aux lecteurs qui ne sont pas dans ce cas : essayez, vous verrez combien votre vie de classe sera modifiée !