Peut-on réfléchir en classe ?

Le club Unesco du collège Philippe de Commynes, situé à Tours, est affilié à la FFCU, association d’éducation populaire indépendante de l’UNESCO, mais décidée à en promouvoir les valeurs fondatrices. Hélène Duvialard, professeure-documentaliste, propose ici un compte-rendu d'échanges d'élèves membres de ce club autour de la question de la réflexion en classe, et du fait d'apprendre à penser par soi-même.
Plutôt que de réfléchir toute seule sur la façon dont on peut faire penser les élèves par eux-mêmes, j’ai préféré poser la question au groupe du Club Unesco et nous avons amorcé le 16 janvier une discussion à bâtons rompus dont je reporte en première partie quelques phrases que j’ai pu noter. 
J’ai tiré un premier écrit de cette séance et la semaine suivante, je l’ai lu aux élèves en leur demandant d’abord s’ils reconnaissaient ce qu’ils avaient dit. Puis, nous avons essayé de compléter ces premières idées et d’en tirer des généralités, voire des leçons, ce qui est retranscrit dans la deuxième partie.
 
Un club qui regarde le monde, constate que tout ne va pas pour le mieux et essaie de faire quelque chose.
Le club Unesco du collège Philippe de Commynes est actif depuis plusieurs années. Il est affilié à la FFCU [1], association d’éducation populaire indépendante de l’UNESCO, mais décidée à en promouvoir les valeurs fondatrices.
 
Dans notre club, on travaille principalement sur les droits de l’homme en général, parfois plus particulièrement les droits de l’enfant et de la femme ou les droits des plus pauvres.
On informe les autres par des articles sur le blog [2] et des affiches dans le collège. On essaie d’être actifs et efficaces en organisant la solidarité avec un village du Burkina Faso, sa bibliothèque et son collège. Tous les lundis à la récréation du matin, nous vendons les gâteaux faits par les élèves et quelques enseignants. Les profits ont déjà permis de donner des fonds pour acheter des livres pour la bibliothèque, livres qui seront directement achetés au Burkina par le bibliothécaire suivant les demandes des villageois. Au deuxième trimestre, nous allons permettre aux écoliers de Ouéguédo d’avoir le minimum vital de fournitures scolaires, fournitures achetées là-bas également.
Ces temps-ci, notre club ne réunit que des filles de sixième et de cinquième. Nous ne savons pas pourquoi les garçons s’en désintéressent, à moins que les rôles traditionnels de la femme qui prend soin des autres pendant que l’homme est parti à la chasse au mammouth soient encore d’actualité.
"Les garçons à cet âge, ils préfèrent les BD, les jeux vidéo, jouer avec leurs copains... pourtant ils ne sont pas tous pareils, alors on ne comprend pas bien pourquoi il n’y a pas de garçons" (Marie, 11 ans).
Et puis, entre la première séance et la deuxième, Julien (5e) est arrivé et s’est mis au travail avec nous, comme quoi nous avions bien fait d’attendre. 
 
Le 16 janvier 2012
Je parle de l’article que j’ai accepté d’écrire pour Le Nouvel Éducateur, je montre le numéro qui est sur mon bureau : "Apprendre ? C’est vivre !", et je lance le débat.
Moi : Je pense qu’au club on apprend à réfléchir par soi-même, alors j’ai accepté d’écrire un article à ce propos. Et je me suis dit que le mieux c’est que vous me disiez comment le club lui-même ou l’école peut vous apprendre à penser de façon personnelle.
Maïwene : Au club, on voit la vie autrement, on pense aux autres, on ne voit pas la vie de la même façon.
Emmanuelle : On réfléchit pour améliorer le monde et c’est bien parce qu’on aide. (Ajout du 23 : on pense aux situations des personnes le plus en difficulté. On essaie de comprendre la situation pour aider mieux.)
Maéva : On voit la vie différemment quand on rencontre des gens qui viennent des pays très pauvres. (Ajout du 23 : on essaie de se mettre dans leur peau.)
Alexia : On rencontre des gens qui ont vécu d’autres choses comme Monsieur Bagagnan [3]. Ça fait réfléchir, on pense aux autres. 
Maïwene : On ne se soucie pas que de nous.
Alexia : On travaille sur des sujets différents de ce qu’on fait en classe.
Emmanuelle : On a réfléchi sur la différence entre charité et solidarité ; dans la charité on donne, mais on ne permet pas aux gens d’avoir du savoir. 
Ils peuvent le prendre mal, croire qu’on a pitié, qu’on les prend pour des incapables. 
La solidarité c’est ce qu’on fait et dans l’association de monsieur et madame Ossant [4] ils le font aussi. On aide les gens pour qu’ils puissent concevoir quelque chose (par eux-mêmes, précision du 23).
Alexia : On ne se croit pas mieux que les gens qu’on aide.
Moi : Ils nous aident aussi à mieux penser les rapports entre les gens.
Emmanuelle : À Ouéguédo, le chef et les villageois se réunissent pour dire quels sont leurs plus grands besoins. Ils parlent beaucoup.
Moi : C’est les palabres, rappelez-vous ce que Jacqueline et Michel Ossant vous ont dit. 
Pour résumer, au Club, on réfléchit en étant confrontés à des modes de vie différents.
Maïwene : Dans les pays riches, on utilise tout n’importe comment, on gaspille trop, on achète n’importe quoi. (Précision du 23 : on ne fait pas attention.)
Maéva : Il faut réfléchir à ce qu’on peut faire de l’argent.
Maïwene : Là, on a aidé à acheter des livres.
Emmanuelle : Les livres, c’est précieux, mais on ne s’en rend pas compte, on est envahis par la technologie.
Moi : Quand vous avez rencontré monsieur Bagagnan, vous avez appris que les enfants n’ont pas de livres personnels, qu’ils ne disposent parfois que d’un crayon pour deux, pendant que l’un écrit, l’autre écoute et attend que le premier lui repasse le crayon.
Au club, vous rencontrez des gens qui vivent autrement, vous êtes obligées de comparer et de vous demander ce qui est important dans la vie. Mais à l’école, est-ce qu’on peut réfléchir de façon personnelle ?
Maïwene : On peut réfléchir à la récréation !
D’autres : Il y a trop de bruit !
Maéva : Les enfants, c’est les futurs adultes, c’est l’avenir, c’est pour ça qu’il faut qu’ils se fassent leurs idées. C’est important.
Maïwene : On peut penser dans tous les cours si on fait l’effort de se poser soi-même les questions... mais ça dépend des connaissances qu’on a déjà dans la matière. 
Emmanuelle : Il en faut un minimum.
Maïwene : Des fois, je me pose des questions en classe, je me dis que la réponse va venir. Mais si elle ne vient pas, je n’ose pas toujours poser la question.
Emmanuelle : En fait, il faut se sentir écouté pour oser poser les questions auxquelles on voudrait réfléchir.
Alexia : On peut mieux faire ça avec les gens de l’extérieur qu’avec les profs. Les rencontres, ça aide mieux à réfléchir. 
Maéva : Il faut faire des actions, des projets : ça fait réfléchir.
Alexia : Il faut que ce soit amusant quand même et que cela intéresse les autres.
La sonnerie retentit, je leur dis que je vais taper un début d’article avec ce qu’ils m’ont dit et qu’on poursuivrait la réflexion le lundi suivant à partir de ce compte rendu.
 
Le 23 janvier 2012
Julien et un autre garçon en observateur nous ont rejoints.
Je lis donc la partie du 16 janvier et demande d’abord si je n’ai pas travesti leur pensée. Elles la trouvent bien et dans un premier temps ne voient rien à ajouter. Les plus jeunes préfèrent aller écrire leurs poèmes pour le concours de la Ligue des droits de l’homme sur le thème "Écoutez-nous !".
Les élèves de 5e font quelques minimes modifications que j’ai reportées plus haut, puis la discussion reprend spontanément sur la façon dont les enfants de Ouéguédo vivent l’école. 
Emmanuelle : Pour eux, l’école est une chance, grâce à l’école, ils peuvent aller dans un autre pays pour avoir un meilleur avenir.
Certains remarquent qu’il y a un examen pour entrer au collège et au lycée et qu’ils doivent travailler dur pour avoir le droit de faire des études.
Emmanuelle : On devient plus vite mature quand on est là-bas.
Julien : J‘ai vu à la télé dans l’émission « Grand frère » que des jeunes voyous ont été envoyés dans un pays pauvre pour construire une école, ils ont dû apprendre à se lever, à accepter des contraintes, ils ont muri. 
Maéva : Ça leur montre qu’ils ont de la chance de vivre dans un pays riche.
Moi : Finalement, vous pensez que les enfants de Ouéguédo réfléchissent plus que vous ? 
Sarah : Nous on commence l’école plus tôt, on finit plus tard. À Ouéguédo, ils n’ont pas beaucoup d’années d’école. On a l’impression que du coup, ils approfondissent plus.
Emmanuelle : Comme on ne leur donne pas grand-chose, j’ai l’impression qu’ils vont le chercher par eux-mêmes. 
On reprend sur la question : "Est-ce qu’être en prise directe sur la réalité favorise la réflexion ?"
Emmanuelle : Il faut d’abord qu’on cherche à s’informer sur le pays.
Marie : Ça nous cultive.
Maéva : On comprend qu’il n’y a pas que nos pays.
Emmanuelle : Ça nous sort de notre bulle.
Julien : En cours, on est passif, c’est gavant. Avec nos ventes de gâteaux, on peut avoir une action sur la réalité, on fait en vrai. Alors qu’en cours, c’est du bourrage de crâne.
Maéva : On n’est pas attentifs toujours, ça ne nous concerne pas.
Moi : Mais vous pouvez quand même intervenir en cours !
Maéva : On a l’impression que notre question est débile.
Maïwene : On a honte si on se trompe.
Maéva : On trouve que ce n’est pas forcément une question pertinente.
Emmanuelle : Quand on ne comprend pas, on n’ose pas demander, surtout si c’est le cours où on n’est pas à l’aise
Alexia : On n’ose pas demander, les profs nous font peur.
Moi : Vous n’exagérez pas un peu ?
Alexia : Surtout si la classe d’avant l’a énervé.
Maïwene : On a peur que notre question soit ridicule par rapport aux autres élèves, qu’ils se moquent.
Emmanuelle : Le professeur, c’est lui qui pose les questions et nous, on répond.
Maéva : Les questions, je me les pose le soir chez moi. Je réfléchis toute seule, mais ça ne marche pas tout seul !
Moi : Réfléchir c’est d’abord se poser des questions, on n’a pas toujours les réponses, on a parfois d’autres réponses que celles qu’on attend.
Mais la sonnerie interrompt notre échange !
 
Pour conclure 
J’ai quand même extrait de nos échanges quelques idées générales que nous essayons de retravailler en groupe le 30 janvier et nous aboutissons, en conclusion, à ces pensées mises en ordre :
  1. On réfléchit mieux si c’est pour une action réelle : "Il y a un problème, on cherche des solutions. En plus ça motive, on ne va pas rester les bras croisés, on va agir, mais pas n’importe comment, on va trouver une manière réfléchie" (Emmanuelle).
  2. On réfléchit mieux ensemble : "Le débat permet d’avoir plusieurs idées et d’exprimer ses opinions qui sont parfois justes" (Emmanuelle et Maïwene). "On peut mieux faire le tour de la question quand on est plusieurs" (Noëmie).
  3. Mais il faut être en confiance, hors de tout jugement de valeur ou de sanction ; il faut se sentir bien : "Il ne faut pas ignorer les enfants, les adultes ne doivent pas nous considérer comme des rien du tout" (Sarah). "Nous aussi, on est plus ou moins matures, on a du savoir, il ne faudrait pas nous regarder de haut seulement parce qu’on est plus jeunes, même si des fois on peut se tromper, ça veut pas dire qu’on a tout le temps tort" (Emmanuelle). 
  4. La confrontation avec une réalité différente aide à penser en nous permettant de voir autrement notre propre réalité : « On a comparé notre société de consommation à une société africaine villageoise plus solidaire, il y a des choses mieux chez les plus pauvres, même si c’est plus difficile pour eux » (Emmanuelle et Rachelle, 3e qui passaient par là).
C’est sans doute significatif que quand des enfants réfléchissent librement en groupe, on en arrive tout naturellement aux Invariants pédagogiques de C. Freinet, notamment : 
Invariant n° 1 : "L’enfant est de la même nature que nous."
Invariant n° 2 : "Être plus grand ne signifie pas forcément être au-dessus des autres."
Invariant n° 18 : "Personne, ni enfant ni adulte, n’aime le contrôle et la sanction qui sont toujours considérés comme une atteinte à sa dignité, surtout lorsqu’ils s’exercent en public."
Et à Emmanuel Kant, "Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ?" :
"On dit, il est vrai, que la liberté de parler ou d’écrire peut nous être ôtée par une puissance supérieure, mais non pas la liberté de penser. Mais penserions-nous beaucoup, et penserions-nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? Aussi bien l’on peut dire que cette puissance extérieure qui enlève aux hommes la liberté de communiquer publiquement leurs pensées, leur ôte également la liberté de penser."
 
Les élèves du Club Unesco du Collège Philippe de Commynes
Mise en forme, Hélène Duvialard 
 
 
 
1. Fédération Française des Clubs Unesco : http://www.clubs-unesco.org/
2. Le blog de notre club : http://lewebpedagogique.com/clubunesco/
3. Abdoulaye Bagagnan : enseignant et bibliothécaire à Ouéguédo.
4. Jacqueline et Michel Ossant, membres de l’association Comité jumelage Rivière Ouéguédo, actifs depuis vingt ans ; nous travaillons avec eux depuis quatre ans.
 

 

Sommaire
Peut-on réfléchir en classe ?
Publication source
Le Nouvel éducateur
Ils pensent... donc ils sont
n°207
Apr 2012

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