Des questions existentielles

Pourquoi je pars dans des pays lointains avec des adolescents ? Témoignage de Jean-Paul Morvillier, enseignant, militant des Ceméa et directeur de séjour.

 

Parfois je me pose des questions existentielles. Que fais-je là, en ce matin froid de juillet, à Tananarive, à 10000 kilomètres de chez moi devant un maigre filet d’eau glacée sous lequel je dois passer pour prendre ma douche ? Pourquoi suis-je là à grelotter, encore ensommeillé d’une nuit passée dans un mauvais lit, à attendre que le groupe des jeunes que j’encadre se réveille ? Pourquoi me faut-il supporter une fois de plus, les douze heures d’un inconfortable trajet qui doit nous conduire aujourd’hui vers les plateaux du centre ?

Parfois la question existentielle est plus théorique. Pourquoi diriger des séjours de jeunes à l’étranger, quand je sais que le voyageur s’arrête, observe, vit de présent et que la jeunesse par essence, bouge, se regarde, se projette ? Alors tremblant de froid devant le filet d’eau, je m’interroge : "Pourquoi je pars, comment je pars et avec qui je pars ?"

Pourquoi je pars ?

Partir dans de lointains pays avec des adolescents est une démarche révolutionnaire, au sens d’une évolution radicale. Partir doit transformer leur regard sur leur quotidien. On ne voyage pas pour avoir fait des pays, pour avoir vu d’autres paysages, pour découvrir d’autres modes de vie. On voyage pour s’interroger sur le sens que l’on veut donner à son univers habituel. C’est une thématique banale que parler du voyage en tant que "lieu" de construction identitaire, et dire qu’il doit servir à grandir plus qu’à remplir les albums photos. Toute construction nécessite déconstruction. Celle-ci est d’autant plus facile que l’on est plus jeune, d’autant plus aisée que l’on est éloigné de ses références culturelles.

Deux jours coincés à Natitingou, au nord du Bénin, parce que le camion ravitailleur d’essence est en panne sur la piste, nous a contraint à la patience africaine et à réfléchir sur l’immédiateté de la satisfaction occidentale. Je pars avec des jeunes pour qu’ils s’interrogent sur les faits importants de leur vie future.

Comment je pars ?

La construction d’une connaissance, au sens étymologique d’une renaissance avec exige d’être agissant dans ses itinéraires, d’avoir la possibilité de prendre des risques. Pas des risques sécuritaires. Il ne s’agit pas là, de mettre l’autre en danger physique, mais d’autoriser des situations de risque dans l’ébranlement des certitudes et des rationalités.

La jeune Fanny, entourée d’une vingtaine d’enfants noirs réclamant cadeaux et sourires, s’écroule d’émotion dans un village lacustre au nord de Cotonou. Il lui faudra un peu de temps pour s’accepter dans cette confrontation à la pauvreté. Agir sur son voyage ne peut se concevoir qu’avec un minimum d’obligations. Des dates d’aller et retour, un budget et un itinéraire probable sont les seuls contraintes que j’emporte avec moi.
Je me souviens d’une rencontre avec cette femme élégante et autoritaire qui dirigeait une grosse structure parisienne de séjours de jeunes. "Vous comprenez, me disait-elle, nous voulons savoir à 80 % où vous allez dormir et manger et par où vous allez passer." En recherche sécuritaire, en volonté de contrôle économique (je veux savoir où va mon argent) cette femme ignorait un des principes fondamentaux du voyage, la disponibilité à l’événementiel. Comment savoir à l’avance qu’un spectacle musical dans les ruines d’Olympie va nous faire rester deux jours de plus en cette terre de mémoire sportive ? Comment prévoir la journée de marche nécessaire pour aller assister à une cérémonie de retournement des morts dans la province d’Antsirabé ? Le contrôle à 80 % du séjour programmé interdit aux adolescents de développer cette autonomie que tous les organisateurs inscrivent à leur catalogue sans jamais, pour beaucoup, leur donner les moyens de la développer. Je n’ai pas su faire comprendre tout cela à la responsable que je rencontrais ce jour-là. Je ne suis pas parti avec cette structure.

Avec qui je pars ?

Si je pars dans de lointains pays avec des jeunes, c’est aussi parce qu’un homme, Jean-François Boulogne de Diabolo Menthe, moins frileux que beaucoup, laisse aux encadrants la liberté qu’ils souhaitent voir donner aux encadrés. Il fait partie de cette minorité d’organisateurs, acharnés à défendre une conception éducative des vacances, loin des schémas majoritaires et stéréotypés des loisirs de la consommation. Je sais donc pourquoi je pars, comment je pars et avec quel organisateur je pars. Il n’y a plus de question existentielle en ce matin froid. Douche prise, j’attends avec plaisir le réveil du groupe pour sourire avec eux, de leurs grimaces devant le verre obligatoire de ranovola, eau de riz tiède et amère, censée prévenir des attaques de la turista.

Jean-Paul Morvillier - enseignant, militant des Ceméa directeur de séjour

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