Mercredi 4 Jul 2012

Nouvelles technologies : le dernier Michel Serres

Crédit photo : Manuel Cohen
Philosophe et historien des sciences, Michel Serres a consacré de nombreux essais aux conditions de l’invention et de la transmission des connaissances. Son dernier ouvrage, « Petite Poucette » (éditions Le Pommier, 2012), est consacré aux jeunes issus de cette génération mutante née avec les nouvelles technologies. Joël Roman l'a rencontré pour les Idées en Mouvement.

Les Idées en mouvement : Avec votre dernier ouvrage, Petite Poucette, vous tentez de prendre la mesure des bouleversements intellectuels et politiques introduits par les technologies de l’information et de la communication…

Michel Serres : L’humanité a en effet connu trois révolutions technologiques majeures de cet ordre : l’invention de l’écriture, l’invention de l’imprimerie, et la présente révolution informatique et Internet. Toutes trois ont modifié le rapport que nous entretenons au savoir et à la connaissance, en extériorisant à chaque fois un peu plus la mémoire et le savoir, et en libérant nos capacités cognitives pour des tâches d’invention et d’imagination. J’ai choisi de décrire cette situation nouvelle au travers d’un personnage que j’appelle Petite Poucette, en référence à la manière dont les adolescents manipulent avec une dextérité incroyable des pouces leur téléphone portable pour naviguer sur Internet ou s’envoyer des messages. En outre, j’ai donné à mon personnage un nom féminin, pour rendre hommage à cette autre transformation majeure de nos sociétés qu’est l’émancipation des femmes, qui se poursuit et même s’accroît de ce nouveau régime du savoir, qui ignore les préjugés sexistes.

On voit bien l’extraordinaire économie de moyens qu’apporte Internet comme capacité de mémoire et de connexions. Mais la profusion des informations disponibles sur la Toile ne va-t-elle pas engendrer un désordre sans précédent ?

Au lendemain de l’invention et de la généralisation de l’imprimerie, Montaigne a composé ses Essais, de son propre aveu sans plan apparent, et Rabelais disait que nous naviguions entre les îles Tohu et Bohu… Tout comme Leibniz se demandait si l’extraordinaire masse de livres que permettait l’imprimerie n’allait pas produire un désordre tel qu’on allait s’y perdre. Or nous savons bien qu’une nouvelle forme de rationalité est issue du désordre qui a suivi l’effondrement du savoir médiéval, sans que nous soyons pour autant en mesure de dire la forme que prendra l’organisation des connaissances de demain. Nous ne pouvons pas deviner quel est le type de savoir qui va émerger.

Les conditions nouvelles de la transmission du savoir bouleversent notre organisation cognitive d’une manière fondamentale. Les neurosciences nous ont enseigné que selon nos activités ce n’étaient pas les mêmes zones du cerveau qui étaient activées, et que, par exemple, la lecture mettait en œuvre des neurones particuliers. C’est pourquoi j’ai choisi de donner à mon essai le nom d’une personne singulière : le sujet même du savoir est en train de changer.

Il est vrai que le savoir se développe de manière cumulative, en tout cas pendant de longues périodes : et brusquement, on assiste régulièrement à des changements de paradigmes, à des bifurcations imprévues : où nous conduiront les rapprochements inopinés qui résultent de la condition actuelle ? Un des plus grands défis proposés aux architectes aujourd’hui, c’est de cons-truire une université : quel est le plan adapté pour une université ? À Stanford où j’enseigne, ma grande surprise, et ma déception, a été de constater que les bâtiments les plus récemment construits obéissaient aux canons classiques de l’empilement du savoir.

Ce qui est sûr, c’est que la forme classique de la transmission du savoir, la forme scolaire, est aujourd’hui périmée : c’est ce que je décris dans mon livre comme la généralisation du bavardage, qui laisse tant d’enseignants désemparés. Ce mot, d’ailleurs, est d’origine maritime et désigne le bateau perdu dans la tourmente qui a rompu ses amarres. Nous sommes perdus dans une crevasse assez large dont on voit bien la lèvre amont mais dont on ne peut deviner la lèvre aval.

C’est poussé par cette urgence que j’ai écrit ce livre, tout en étant conscient que je n’ai pas la clé des bouleversements que je décris : nous ne pouvons qu’essayer de nous montrer les plus lucides possible sur cette situation.

Toujours dans votre ouvrage, vous insistez beaucoup sur la portée politique des transformations qu’apporte Internet…

L’une des plus flagrantes concerne la manière dont les individus se définissent. Les appartenances classiques sont en crise et il faut aux individus retrouver de nouvelles appartenances, moins figées, plus labiles, plus fluides, et aussi plus consenties. C’est ce que je désigne par l’expression « le connectif remplace le collectif ».

Nous vivons en même temps la fin de la présomption d’incompétence, qui a longtemps délimité l’espace séparant ceux qui savent des autres, les médecins des patients, les savants des ignares, les techniciens des gens ordinaires, les importants des simples. Jus-qu’alors, nous n’avions
jamais pensé qu’on pouvait appliquer le mot « démocratie » au savoir. Or la démocratie du savoir est aujourd’hui un fait acquis. Personne ne pourrait plus agir dans le secret, comme le faisait EDF dans les années soixante-dix, au moment où a été lancé le programme nucléaire, sans consulter personne, et en quelque sorte s’arroger le droit de savoir mieux que les intéressés ce qui leur convenait. À ceux qui s’offusquent de pareille situation et tentent de maintenir ou de rétablir la présomption d’incompétence, je rétorque qu’il en va dans ce domaine comme dans le domaine politique : quand on a institué le suffrage universel, nombreux étaient ceux scandalisés par l’idée que la voix d’un homme cultivé puisse être équivalente à celle d’un homme non instruit, d’un imbécile ou même d’un fou. Depuis, nous avons appris à reconnaître les vertus du suffrage universel.

De fait, chacun aujourd’hui peut accéder aux études les plus diverses et le débat public est devenu un impératif. Wikipédia est en ce sens un modèle de démocratie intellectuelle, où il y a certes des erreurs mais somme toute pas davantage que dans de nombreuses encyclopédies de papier publiées sous les parrainages les plus autorisés. Il y a quelques années, avec un groupe de collègues, nous avons inventé un personnage musicien que nous avons affublé d’une biographie, d’œuvres, etc., pour voir combien de temps une telle supercherie pouvait durer : et bien en quelques mois de corrections, il n’en restait rien.