Faire son cinéma

Dans un microlycée, donc avec des élèves déjà dans des problématiques complexes de décrochage, un projet cinéma pour à la fois constituer du collectif, engager une activité sur du long terme, entrer différemment dans des savoirs.

Janvier 2011. C’est le dernier jour au festival Premiers Plans, à Angers. Les élèves sont épuisés après quatre jours intenses de cinéma, mais ravis. Loïc a les yeux qui brillent : « J’aurais pu rester encore trois jours ! »

Le cinéma pour raccrocher

En 2009-2010, sur les quatorze élèves inscrits en 2de, un seul a pu se montrer assidu tout au long de l’année. Très rapidement, les élèves ont redécroché en nombre important, malgré les initiatives prises en cours d’année. Cela nous a particulièrement alertées : comment expliquer un tel échec, alors que notre structure est censée répondre aux problématiques de ce public scolaire ?

Si les élèves de 1re et de terminale ont un objectif bac qui les engage dès le début d’année, ce n’est pas le cas de ceux de 2de. Nous avons donc décidé de créer un projet fort, autour du cinéma. D'abord parce que l'une de nous a l'expérience dans ce domaine, ayant déjà mené ce type de projet, associant analyse filmique et réalisation de courts-métrages avec des élèves de collège. Ensuite, parce que c’est un domaine que les élèves apprécient, qui leur est familier, et donc rassurant, mais qu'ils ne connaissent pas de façon approfondie : ils vont pouvoir se questionner, se surprendre et modifier leur regard sur l’image.

Le projet s'est construit en trois temps : analyse filmique et acquisition du vocabulaire technique, participation à un festival de cinéma, écriture, réalisation et montage d’un court-métrage.

Un détour qui conduit au retour

Il s’agissait de mobiliser l’élève autour d’un objectif de réalisation individuelle ou collective au cours de laquelle il serait confronté à des savoirs scolaires. Cette pédagogie de projet est associée à la pédagogie du détour qui contourne l’obstacle cognitif ou passe par un autre chemin que l’exercice scolaire pour accéder aux savoirs. On connait les vertus de ce type de démarche, mais aussi ses écueils : le risque est grand, pour les élèves, de ne pas en mesurer les enjeux cognitifs et scolaires, de vivre le projet uniquement comme un évènement singulier, déconnecté de tout savoir et d’être dans l’incapacité de transférer leurs acquis dans d’autres situations. Nous avons ici tenté d’articuler le projet cinéma avec les disciplines et les savoirs scolaires, pour que cette logique de détour conduise nécessairement à un retour.

Des apprentissages disciplinaires

Pour éviter le plus possible les malentendus cognitifs, des va-et-vient ont été recherchés entre le projet et les autres disciplines. Les élèves devaient, par exemple, rédiger des critiques de cinéma et donc mobiliser des compétences acquises en cours de français : chercher des arguments pour défendre leur point de vue, des exemples pour les illustrer, et les organiser correctement à l’aide de connecteurs logiques. La rédaction de ces critiques a permis d’aborder de nouvelles compétences : la prise en compte du destinataire, l’emploi d’un vocabulaire technique précis. Elle a également favorisé l’acquisition de savoirs culturels. Dans un troisième temps, ces acquis ont été réexploités en fin d’année dans le cadre de l’initiation à la dissertation.

Même démarche avec les cours d’histoire. Pour préparer les élèves à la projection de Blow-up (Michelangelo Antonioni) et leur en donner des clés d’analyse, une séance autour du Swinging London a été menée en amont. Ainsi, grâce à leurs connaissances du contexte historique, ils ont pu mieux appréhender ce film difficile. À l’inverse, leurs compétences acquises en analyse filmique ont été mobilisées pour analyser un extrait de Golden Door, d’Emanuele Crialese, et interroger le point de vue d’un cinéaste contemporain sur les migrations européennes aux États-Unis au début du XXe siècle, au programme de 2de en histoire. Ces deux exemples montrent comment nous avons tenté d’éviter la confusion entre le projet et les activités qui lui sont liées, d’une part, et les apprentissages et les savoirs qui sont en jeu, d’autre part. Nous espérions ainsi leur faire saisir l’enjeu de ce projet qui, loin de ne valoir que pour lui-même, mobilise des apprentissages et fait acquérir des savoirs transférables.

L’inscription du projet cinéma dans le cadre d’une heure hebdomadaire fixe à l’emploi du temps, les évaluations systématiques à chaque étape de travail et son intégration dans le bulletin scolaire renforcent son cadre scolaire et évitent qu’il apparaisse comme artificiel, déconnecté des réalités et des exigences scolaires. Peu à peu, des codes et des routines se sont instaurés, ont institutionnalisé l’heure de cinéma et en ont fait un enseignement scolaire à part entière, répondant aux exigences des enseignements d’exploration de la nouvelle 2de.

Loin d’apparaitre comme un gadget qui détournerait les élèves des apprentissages fondamentaux, ce projet s’est résolument inscrit dans leur retour aux savoirs.

Nouveaux liens

De nouveaux liens se sont établis entre professeurs et élèves, autour des savoirs et des apprentissages : les sorties scolaires régulières créent des occasions de discussions informelles entre enseignants et élèves autour d’objets de savoirs. Ainsi, au festival Premiers Plans d’Angers, à l’issue de la projection d’Attenberg, professeurs et élèves, tout en partageant un sandwich, se sont interrogés sur le contexte grec et européen et ont pu mieux saisir la dimension politique et sociale du film, grâce aux apports de l’enseignante d’histoire-géographie. De la même façon, les avis divisés des élèves sur le film Rumba ont donné lieu à un vif débat engageant tout le monde.

Cette proximité soigneusement mesurée entre enseignants et élèves, loin d’entrainer une familiarité affective que l’on pourrait légitimement craindre, amène à une familiarité avec les savoirs. Ainsi, les échanges informels entre festivaliers (professeurs et élèves) ont été contrebalancés par l’exigence d’une production écrite, un carnet de festivalier que les enseignants ont évalué.

Les interactions en classe ne se sont pas seulement faites frontalement, entre professeurs et élèves. Elles ont aussi eu lieu entre pairs, créant de nouvelles situations d’apprentissage, au cours desquelles les élèves devenaient à leur tour sources de savoirs. Ainsi, lors d’un travail autour des films au programme du dispositif Lycéens au cinéma, les élèves ont travaillé par groupes et ont présenté des analyses très pertinentes d’extraits. Ces déplacements dans la fonction (l’enseignant en situation d’apprenant, l’élève expert) ont créé des situations d’enseignement inédites. Cela suppose cependant que l’enseignant admette face aux élèves qu’il ne sait pas tout, qu’il est au même niveau qu’eux en termes de questionnement et d’apprentissage.

Réussir en équipe

Si le projet a été une réussite, c’est aussi parce que nous avons été vigilants sur la constitution de la classe de 2de, notamment en nous montrant attentifs à l’âge des élèves, à leur niveau scolaire, à l’équilibre des genres. C’est aussi parce qu’il a fédéré un groupe autour d’une tâche collective. Réaliser un film, c’est un travail d’équipe. Chacun doit assumer la fonction qui lui a été assignée (acteur, perchiste, caméraman, etc.), être attentif à l’autre, faire confiance, afin qu’une réelle dynamique collective aboutisse à la réalisation du film. Ce sens du collectif a rejailli dans des situations scolaires classiques. À chaque absence d’élève, les autres veillaient, qui par SMS, qui par Facebook, à le ramener à l’école.

Au travers de ce projet, les élèves ont vécu une expérience de changement, à la fois symbolique et sociale. En se mettant en situation de festivalier, en interviewant des réalisateurs, ils ont inclus des savoirs scolaires dans des savoirs sociaux. Avoir un badge de festivalier et un accès privilégié leur donnait une posture de professionnel qui les distinguait des autres spectateurs. C’était une façon, pour eux, de mieux saisir le sens social des savoirs acquis à l’école.

Et maintenant ?

Se pose toujours la question du prolongement, en 1re et en terminale. Comment ces approches différentes des savoirs scolaires vont-elles se poursuivre ? Sans continuité dans les années ultérieures, cette expérience risque de perdre sa légitimité et, donc, son efficacité. Un tel projet ne doit pas être envisagé comme une simple parenthèse dans une vie d’élève, c’est le début d’un parcours culturel, scolaire et social qui doit engager le jeune dans un raccrochage à long terme, et ne sera efficace que si l’activité éducative et pédagogique est prolongée durablement.

Pour ces raisons, l’équipe pédagogique du microlycée tout entière a décidé cette année de porter ses efforts sur la classe de 1re. Plusieurs directions ont été définies.

D'abord, poursuivre dans la classe où se retrouvent ces élèves l’articulation entre le cinéma et l’histoire-géographie. Les extraits filmiques vont occuper une place importante, à la fois pour nourrir le contenu du cours, mais également pour eux-mêmes, dans l’optique d’une analyse langagière de l’image et du point de vue du réalisateur.

Les enseignants de 1re ont également imaginé sur une semaine un dispositif spécifique centré sur une question interdisciplinaire (la mondialisation), en lien avec les programmes du baccalauréat. Ce scénario pédagogique repose sur l’hypothèse que les élèves vont mieux appréhender les disciplines enseignées, mieux comprendre à la fois leurs points communs et leurs spécificités. Par ailleurs, leur « offrir », rien qu’à eux, cette expérience favorisera sans doute un sentiment d’appartenance à un collectif spécifique, une réassurance pour retrouver le chemin de l’école, bénéfices que nous avons pu repérer avec le projet 2de.

18 octobre 2011. Depuis quelques semaines déjà, le projet cinéma a repris avec une nouvelle classe de 2de. Les élèves sont différents, les films sont différents, le contexte est différent, mais notre ambition est restée la même.

Marie-Laure Gache, Florence Lhomme

Professeures au microlycée de Vitry-sur-Seine

Publication source
Cahiers pédagogiques
Décrocheurs, décrochés
n°496
Mar 2012

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