Être attentif au quotidien

Pour des élèves entrant en 2de, toute difficulté n’est, certes, pas signe de décrochage. Mais tout signe mérite attention, car il peut être l’indice d’un appel à l’aide plus ou moins conscient et plus ou moins clairement formulé.

 

On sait que les absences répétées des élèves, ces absences pas vraiment valides, qu’elles soient couvertes par les parents ou pas, révèlent souvent un problème, une première étape vers le décrochage. Mais quand l’élève est déjà régulièrement absent, il devient difficile de le rattraper : avant d’en arriver là, dans le quotidien de la classe ordinaire, que peut-on sentir et que peut-on faire ?

Deviner, anticiper ?

Il y a ce qui se voit, parce que les élèves font signe : le plus clair, c’est quand l’élève le dit, comme une provocation. Par exemple, le premier jour, en entrant dans la salle : "Vous savez, moi, Madame, les maths, ça me prend la tête." Ou, dès les premières semaines, une élève reste à la fin du cours : "Vous savez, Madame, je n’ai jamais été bonne en…, moi, je voulais faire coiffure, mais ma mère…"

Mais il peut aussi le laisser entendre, c’est moins impliquant : les demandes d'entretien oubliées, les premiers devoirs maison pas rendus ou en retard. Le rendez-vous avec les parents que j’ai demandé ? "Ils ne sont pas là, je ne sais pas quand ils vont rentrer." Je m’aperçois plus tard que les parents ne savent pas qu’on peut voir les notes sur le site.

Il ne faut pas oublier les indices à aller chercher soi-même : les premières absences sont dument justifiées, mais si on va voir la CPE, on ne trouve que des "maux de ventre", "maux de tête", "ne se sentait pas bien", ou bien des "problèmes familiaux". La consultation des dossiers de collège peut être intéressante, témoignant parfois d’une scolarité agitée, de changements d’établissements, évoquant une situation familiale inextricable.

Un cas déroutant est celui de l’élève transparent, qui ne laisse rien voir : l’élève est calme et attentif, le travail est fait, le cahier est là, le matériel n’est pas oublié, mais on ne comprend pas alors ces résultats désespérants, ces copies propres, mais où tout est à côté de la plaque, cette impression que tout ce travail apparent glisse sans laisser d’empreinte. Comme si l’élève était absent de lui-même.

Tout est-il signe de décrochage ?

Certains de ces signes peuvent nous inciter à les observer de plus près, à essayer d’y voir plus clair et à être prêts à réagir. Car il ne faut surtout pas rater le bon moment pour tendre la main. Trop tôt, c’est prendre le risque de se tromper, d’étiqueter l’élève qui a simplement une mauvaise période ou qui démarre plus lentement ; trop tard, il n’est déjà plus assez là pour qu’on le rattrape, il a déjà été découragé par ses résultats en chute libre ou par les sanctions tombées pour ses absences.

Que faire ?

La première attitude que j’ai essayé de construire au fil des années, c’est justement d’être à l’affut de ces signes, de provoquer même leur apparition : en allant voir les dossiers, en rencontrant beaucoup la conseillère d'éducation en début d’année, en posant dans la "fiche de rentrée" une question ouverte du type "les maths (ou l’école) et vous, ça va comment ?" Souvent aussi, dans des moments d’aide individuelle, à propos d’une difficulté précise, j’explore le passé scolaire : "À l’école primaire, les contrôles, ça vous stressait ?"  Certains jours, on s’en dit plus à partir de là qu’en toute une année.

La deuxième évolution, peut-être la plus difficile pour moi, a été de ne pas interpréter ces signes trop vite, de toujours essayer de les lire de plusieurs façons, de sursoir à leur exploitation, mais sans les mettre de côté. Les garder à l’esprit, mais ne pas modifier pour autant mon attitude. Surtout, ne pas y réagir comme je le faisais trop souvent, "il ne fiche rien, tant pis pour lui", ou bien "il se moque de moi". Si je commence à me dire : "Joris, il ne sait pas ce qu’il fait là", je vais très vite en arriver, consciemment ou pas, à "ce n’est pas la peine de lui parler des exercices non faits ou de sa faiblesse en algèbre", et je vais un peu le laisser de côté. Et même si je n’ai pas l’impression de le laisser voir, un élève sait toujours si je m’intéresse à lui ou pas. Donc continuer à travailler avec lui comme avec les autres ; mais être encore plus à l’écoute, pour ne pas rater le jour où, en un éclair, il y aura un mot à dire qui créera le contact, qui ouvrira une porte. Ensuite, on pourra parler, il pourra se débarrasser peut-être de quelque chose qui l’empêche d’être vraiment un élève.

Ce qui m’a le plus aidée, dans ce sens, c’est toute la période où j’ai travaillé avec une équipe de collègues, dans une classe de redoublants très en difficulté, où nous avons rattrapé un certain nombre d’élèves très démotivés, qui seraient facilement devenus des décrocheurs, s’ils ne l’étaient déjà. Seul, on est dans le doute quant à l’attitude à avoir : est-ce que j’interprète bien ce que je vois ? Est-ce qu’il n’est comme ça qu’avec moi ? Travailler en équipe, avec des collègues qui partagent la même vision, bien sûr, c’est indispensable pour avoir plusieurs regards sur ces élèves, pour décider de la bonne façon d’intervenir, pour partager le poids de situations quelquefois difficiles.

Françoise Colsaët

Professeure de mathématiques en lycée à Cavaillon (Vaucluse)

Publication source
Cahiers pédagogiques
Décrocheurs, décrochés
n°496
Mar 2012

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