Activités de médiation

Cet article est extrait de l’intervention de Nahima Laieb lors de la table ronde portant sur l’activité médiatrice, organisée en novembre 2010, au festival du film d’éducation d’Évreux, alors qu’elle était formatrice chercheuse auprès de la direction des enseignements et de la recherche à l’École nationale de protection judiciaire de la jeunesse.

 

Les jeunes pris en charge dans un cadre judiciaire souffrent pour beaucoup de carences et de traumatismes graves et précoces. Leur parcours de vie, semé de chaos divers, l’impossibilité voire l’impuissance de l’environnement à contenir leur malêtre, leur agressivité interroge les pratiques éducatives, la manière de penser des "espaces transitionnels", socialisants susceptibles de répondre à leurs difficultés à entrer en relation.

Comment envisager la conduite d’une action éducative, là où la parole n’est pas encore disponible ? Atténuer la peur d’apprendre pour ces enfants et adolescents en grande difficulté d’apprentissage, tel que nous l’enseigne Serge Boimare nécessite pour le pédagogue "d’étayer, d’élargir, parfois de désintoxiquer les représentations [des enfants] qui seront le support d’apprentissages dans un cadre qui restera pédagogique grâce à la médiation culturelle". Cela permet "d’envisager une ouverture vers de nouveaux processus cognitifs, apprendre à apprendre dans un cadre renforcé avec des règles impératives pour qu’ils se sentent rassurés..."

Dans sa démarche, l’éducateur veille à ce que les conditions de développement d’un jeune soient favorables à son épanouissement, à son insertion. Or, en tant que praticien de la relation éducative se pose à lui, entre autres, la question des moyens de communication et d’échanges, et parmi ceux-ci le type de pratiques d’activités qu’il va être en mesure d’adopter pour contribuer, dans le cadre de ses missions de justice, à restaurer du lien au plan individuel, interpersonnel, social, familial lorsque celui-ci est distendu ou rompu.

La visée éducative est fondamentale, voire incontournable dès lors qu’elle conduit à cette conviction que l’activité de médiation, en deçà et au-delà des mots, peut porter en elle cette valeur réparatrice, constructive, socialisante. En ce sens, l’activité de médiation ouvre un espace pédagogique propre à accueillir et contenir la souffrance des jeunes ; souffrance qui a à voir avec l’histoire familiale et personnelle, avec les défaillances de leur environnement auxquels ils réagissent par l’angoisse, avec des conséquences de rejet, de rupture, de désespérance ; le passage à l’acte pouvant être un rempart éventuel contre la dépression.

Le sens de l’activité de médiation

Philippe Meirieu insiste sur la double acception que revêt la notion de médiation en la situant dans un cadre donné dans lequel l’adulte crée des situations pédagogiquement organisées. La médiation est "à la fois ce qui réunit et ce qui sépare, ce qui associe et ce qui permet de s’en dégager, ce qui rattache et ce qui permet de se mouvoir grâce au point d’appui qu’elle fournit. La médiation relie, mais elle doit permettre aussi de se délier". C’est dans la perspective d’une telle médiation qui tient compte d’une implication dans la relation en intégrant la nécessité d’une séparation, que l’objet-tiers peut prendre tout son sens. Des "objets-tiers par lesquels l’éduqué se découvre l’égal de l’éducateur" sans perdre de vue la place occupée par chacun.

Il appartient ainsi à l’éducateur :

  • d’inventer des moments, des temps, un espace de rêverie, de créativité, de parole quand celle-ci n’est pas encore disponible ;
  • de se saisir de ce que les jeunes vont donner à voir, à entendre ;
  • de les accompagner dans la démarche de construction de la pensée afin de leur permettre de se sentir auteurs de leur production créatrice ;
  • de les accompagner dans l’élaboration du sens de ce qui est en train de se faire. La reconnaissance par le professionnel de l’acte de créativité du jeune participe d’une revalorisation de soi de ce dernier, d’une confiance en l’adulte plus affirmée. Toute médiation, comme l’indique René Kaës, "s’inscrit dans une oscillation entre créativité et destructivité : c’est de cette oscillation que témoignent de manière exemplaire les phénomènes transitionnels. La médiation permet au sujet d’explorer, sans s’y perdre, l’espace interne et l’espace externe, puis l’espace singulier et l’espace commun et partagé. Elle assure la capacité d’investir dans l’objet sans s’y dissoudre ou le détruire, de faire trace sans figer celle-ci dans un signe". Toute médiation s’inscrit dans un cadre spatiotemporel. "Elle génère un espace tiers entre deux ou plusieurs espaces, et donc des limites et des passages. Elle génère corrélativement une temporalité qui exprime une succession entre l’absence et la présence, donc une origine et une histoire. C’est dans cet espace-temps de la médiation que s’inscrivent les enjeux des processus de transformation". C’est dans la rencontre avec soi, de soi avec les autres que la transformation peut s’opérer.

Les méthodes d’éducation active ne sont pas étrangères à cette démarche, au contraire même, elles inscrivent dans le processus d’apprentissage l’activité au cœur de la pratique, dans un cadre qui permet de transcender l’expérience autorisant la transformation de l’individu. En ce sens, elles visent à rendre l’apprenant acteur de ses apprentissages. La conception d’activités dite de médiation éducative, en répondant à ces finalités, inscrit implicitement au cœur de la professionnalité cette reconnaissance de la valeur pour l’éducation qu’apporte la pratique d’activités d’expression de créativité. C’est par ces activités conduites de façon ludique, pédagogique, gratifiante et sécurisante au sein d’un collectif que se coordonnent, s’articulent, les gestes et les mouvements dans une construction socialisante, structurante.

Il est une manière de les considérer comme des espaces où peut se déployer l’expression personnelle au sein d’un petit groupe et à partir d’un support que l’on découvre. Support qui porte à produire sous une forme singulière : une construction, une figuration, une mise en scène ou une fiction.

Les freins comme ressources de l’activité de médiation

Nous pourrions penser que les choses se déroulent sans obstacle, sans heurts, or il n’en est rien. Cette conception de l’activité ne doit pas éluder certaines questions qu’il convient de relever. Certains éducateurs s’interrogent en effet sur la place occupée dans l’activité, sur leur engagement direct dans l’activité. Il n’est pas exclu d’entendre que le fait d’animer une activité relèverait de la compétence seule de l’animateur, venant ainsi légitimer le recours à une forme de "sous-traitance" dans l’exercice professionnel. Dès lors, la participation active ou non de l’éducateur dans la mise en place d’activités culturelles ou artistiques vient interroger la finalité du travail de l’éducateur. Pratiquer serait-il disqualifiant ? L’acte de la parole particulièrement investi dans le cadre des entretiens à visée éducative serait-il plus gratifiant ? Plus globalement, le vécu de l’implication dans une activité, met-il à l’épreuve l’éducateur dans ses capacités à "jouer" ?

Un acte réussi

Ce type de préoccupations ne fait que (re)poser la question de la visée de la pratique de l’activité, sa mise en perspective, en tant que support à la relation éducative et non comme porteuse d’une fin en soi. Situer ainsi la visée de la pratique de l’activité, permet de l’inscrire dans cette potentialité de médiation puisque rien ne dit en effet si elle va répondre aux objectifs assignés. Le travail mis en œuvre, travail de longue haleine, ne pouvant en rien présager d’un acte "réussi". Il ne prend sens que si le jeune est en capacité de s’en saisir, sans en attendre un résultat. Ce qui dans le déroulé peut apparaitre comme une situation entravée, une situation d’échec aux yeux de l’éducateur "novice", peut s’avérer être un point étape, vecteur de potentialités pour celui plus "expérimenté" qui en élabore avec minutie, la conduite.

Ce qui surgit, ce qui paralyse, ce qui s’élabore ou pas sont autant d’éléments, de points d’appui à reprendre avec le jeune, parfois et souvent, de façon différée. C’est là que réside toute la complexité du métier, l’ingéniosité de l’éducateur dans sa manière de reprendre, de contenir, de rassurer, de réajuster le déroulé de l’activité, de l’adapter en fonction des personnes en présence.

Penser les conditions, autoriser la parole, aider à la verbalisation sont autant d’attitudes essentielles pour accompagner l’adolescent. Finalement, peut-être atteignons-nous là ce qui nous semble constituer le cœur du métier ? La pratique d’activités peut répondre à diverses finalités, ce qui nécessite l’apprentissage et la maitrise de certaines techniques. La variabilité des situations dans lesquelles elle est mise en œuvre peut prendre des formes diverses. Inscrite, ici, dans la professionnalité éducative comme un incontournable, elle ne nie pas la dimension inconsciente à l’œuvre dans toute rencontre, pensée en équipe pluridisciplinaire, elle est une garantie des conditions pédagogiques pour mobiliser les potentialités médiatrices à destination des jeunes aux prises avec plusieurs difficultés.

Nahima Laieb – Responsable nationale du secteur travail social et santé mentale des Ceméa

Sommaire
Les jeunes pris en charge dans un cadre judiciaire
Publication source
Vers l'éducation nouvelle
De l'activité
n°545
Juin 2012

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