Corps dressé, esprit soumis ?

À quoi bon parler du corps en formation des enseignants ? En quoi, par exemple, le fait de se tenir droit à l’école est-il questionnable et en quoi ce questionnement est-il utile et intéressant pour de futurs enseignants ?

Donné dans le cadre du premier module des approches transversales de la formation des enseignants primaires genevois, l’atelier regroupe une vingtaine d’étudiants et dure quatre-vingt-dix minutes. Il s’agit d’établir que la socialisation actuelle du corps des individus à l’école et dans la société occidentale est productrice de postures (par exemple le fait de se tenir droit lorsqu’on est assis, ou de respecter une juste distance corporelle vis-à-vis d’autrui) ; que ces normes ont pour toile de fond la perception culturelle, idéologique, philosophique, politique ou médiatique que cette société a du corps ; qu’elles ont évolué à travers l’histoire et évoluent toujours dans la société au gré de ses évolutions techniques, scientifiques et intellectuelles et que, dans le fond, et depuis l’aube de l’humanité, elles expriment la tension entre la part animale, faible, grossière, courbée, pulsionnelle du corps humain (signant parfois son ignorance et sa basse position sociale) et sa part déifiée, spirituelle, dressée (signant plutôt son intelligence et ses progrès vers la civilisation).

L’atelier est organisé en trois étapes : la première plutôt expérimentale, la seconde plutôt théorique et la troisième, qui permet à chacun de revenir sur ce qu'il a compris de l’atelier et sur son utilité pour le métier d’enseignant.

Étape 1 : dépasser les évidences

Observation 1 : « Décrivez votre position actuelle sur la chaise. Soyez le plus précis possible en termes de position de toutes les parties du corps, y compris les mouvements actuels pour écrire, vos sensations dans ces différentes parties du corps et dans cette position. »

Dans la majorité des cas, les étudiants décrivent une position similaire, c’est-à-dire « assis, dos droit, chevilles croisées, nuque et dos (parfois) courbés pour écrire ». Beaucoup d’étudiantes disent avoir les jambes croisées. Certains expriment le fait que cette position leur demande un effort, qu’ils ne l’aiment pas, alors que d’autres pensent être bien ainsi pour écrire.

Hypothèse 1 : « À votre avis, où, comment, par qui, par quoi avez-vous appris la position assise que vous avez en ce moment ? Utilisez des exemples de votre expérience (personnelle, scolaire, professionnelle ou autres). »

Généralement, les étudiants pensent qu’ils ont appris leur position actuelle dans leur famille et à l’école. Leurs hypothèses deviennent intéressantes lorsqu’ils questionnent la nécessité de se tenir droit à l’école ou à table, et l’interdit de se courber. En effet, si la raison médicale est très vite invoquée (on doit se tenir droit pour ne pas fragiliser son dos), les étudiants évoquent et réalisent en même temps qu’il y a peut-être plusieurs autres raisons, par exemple se conformer aux standards propres à son genre : « Un garçon a plus de liberté dans sa posture, mais une fille doit être délicate et élégante. Elle doit répondre aux stéréotypes de la séduction » (une étudiante). Ou bien, on apprend à se tenir droit à l’école, parce que se tenir courbé donnerait une mauvaise image de soi, montrerait un désintérêt, de la fatigue, de la démotivation affichée, un irrespect vis-à-vis de l’école et du savoir. En somme, les étudiants montrent ici que le « Tiens-toi droit ! » à l’école ou dans la société est une norme qui ne va pas de soi et qu’elle cherche à corriger (pour le meilleur et pour le pire) ce que signifie le dos courbé. D’ailleurs, un étudiant exprime l’hypothèse que l’homme apprend peut-être à se tenir droit pour éloigner de lui le souvenir de ses origines simiesques, courbées et forcément moins dignes et intelligentes.

Observation 2 : « Lisez la circulaire "Intervention des enseignantes et des enseignants dans le cadre des activités physiques, dans les vestiaires et les douches" (direction du service de la scolarité de l’école primaire genevoise, 2005). »

Cette directive est toujours en vigueur dans l’enseignement primaire genevois. On y trouve, entre autres, toute une liste de postures, de gestes, de comportements encouragés ou à éviter, en guise de « conseils de base pour favoriser des relations sans confusion » lors des cours d’éducation physique, puis dans les vestiaires et les douches. On peut dire que la circulaire cherche à clarifier les rapports entre l’enseignant et les élèves, lors de situations scolaires où le corps est le plus explicitement en jeu.

Hypothèse 2 : « Pourquoi pensez-vous que l’institution scolaire a rédigé cette circulaire ? »

Pour la majorité du groupe, elle a été rédigée dans le but de clarifier les contacts physiques ou visuels entre enseignants et élèves, elle donne des repères aux enseignants, elle permet de les protéger et de rassurer les parents. Mais certains évoquent aussi le fait qu’elle est le résultat d’une psychose sociale vis-à-vis de la pédophilie, problème qu’ils attribuent largement aux médias. Une discussion s’engage généralement à propos de la tension propre aux normes scolaires relatives au corps : entre repères pour ajuster ses pratiques d’un côté, et normalisation extrême des relations de l’autre, pouvant provoquer une perte de sens et une forme de tristesse sociale.

Étape 2 : le corps, ses images et leur histoire

Dans la seconde partie, je présente par un diaporama de peintures, gravures, photographies, documents filmés et plans architecturaux, une évolution de la perception sociale du corps en Europe, du XVIe siècle à nos jours (voir encadré).

Étape 3 : « entre l’humain et le vide »

Je clos l’atelier en posant trois questions réflexives aux étudiants. Je leur demande d’abord comment leurs hypothèses 1 et 2 ont évolué. D’une manière générale, ils sont touchés par les dimensions théoriques développées dans le diaporama, notamment par l’idée que leur position assise ou les normes qui régissent leur rapport au corps de l’élève sont le fruit d’une double histoire : la leur propre et celle de l’humanité.

Je leur demande pour finir ce qu’ils feraient de leurs hypothèses amendées s’ils étaient enseignants demain. Dans l’habit de l’enseignant, ils raisonneraient en deux étapes. D’abord, la recherche d’une conscience plus fine des normes qui régissent le corps des individus : l’enseignant devrait savoir d’où vient la norme consistant à bien se tenir à l’école ; savoir qu’elle permet d’un côté l’évolution de la civilisation, mais qu’elle peut ne pas être en accord avec nos besoins humains et relationnels. À partir de là, et toujours selon les étudiants, l’enseignant peut donner plus de signification aux normes, pour lui et pour ses élèves, et se situer vis-à-vis d’elles pour rester le plus juste et le plus humain possible. « Trouver l’équilibre entre l’humain et le vide », dit un étudiant. Exactement ce que l’atelier essaie d’offrir, finalement.

Valérie Vincent

Chargée d'enseignement, Université de Genève, faculté de psychologie et des sciences de l’éducation


Images et histoire

Au XVIe siècle, l’image sociale du corps est contrainte par les rituels religieux : le corps parfait est celui du Christ et de la noblesse chrétienne, tandis que le corps disgracieux est celui du peuple, celui du carnaval, païen. C’est le temps aussi des premières dissections.

Au XVIIe siècle, les mœurs à la cour se raffinent. Le corps du roi est le corps céleste, qui s’élève vers la lumière, tandis que celui du pauvre, courbé, au milieu des animaux domestiques, incarne celui des ténèbres. Une « pédagogie des contenances » contraignante se développe dans les milieux nobles. Elle est destinée à sculpter concrètement le corps des enfants de la bonne société : par du mobilier, des outils pour redresser le dos, ou des vêtements comme le corset (Georges Vigarello, 1978).

Aux XVIIIe et XIXe siècles, le corps est contrôlé de plus en plus efficacement et finement au niveau militaire, carcéral et scolaire, à des fins politiques et économiques (Michel Foucault, 1975). Le dresser, c’est (aussi) soumettre les esprits. Je montre ici différentes gravures : plans de casernes, salles de classes, premiers règlements scolaires et premiers cours de gymnastique scolaire (inspirés de l’armée).

Au début du XXe siècle, avec le développement de la médecine et de la psychanalyse, c’est le corps et le psychisme qu’il s’agit de redresser simultanément : une bonne posture est synonyme d’équilibre et d’ascension sociale. La discipline et les sanctions s’abstraient : de moins en moins physiques et concrètes, elles se manifestent au travers de paroles, de règlements écrits, d’horaires, d’organisations institutionnelles détaillées.

À la fin du XXe et au début du XXIe siècle, sous l’érosion des repères culturels et religieux, les représentations sociales du corps sont éclatées. Paradoxalement, le corps est le sujet d’un investissement narcissique exacerbé, produisant une multiplication des pratiques dans différents domaines : diététiques, sportifs, médicaux, esthétiques, hygiéniques.

Publication source
Cahiers pédagogiques
Le corps à l'école
n°497
Mai 2012

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