Le sport scolaire doit-il être caritatif ?

À l’image de stars du foot ou du judo devenues des "pros" du caritatif, de nombreux élèves des écoles participent à des actions solidaires, en particulier au sein d’associations Usep. Cette initiation à la solidarité fait-elle partie des missions du sport scolaire ? Elle peut, mais à certaines conditions.
 
La solidarité, pas la charité

Parce que la mission de l’école est aussi de former des citoyens et que le sport porte des valeurs de solidarité, les associations Usep sont invitées à soutenir de multiples causes. Avec discernement.

Les années 80 et 90 ont vu naître et s’amplifier le phénomène du charity business : des vedettes de la chanson et des groupes de rock organisant d’immenses concerts et vendant des millions de disques au profit de causes humanitaires. Puis, au fil des ans, des sportifs connus ont commencé eux aussi à mettre leur notoriété au service d’actions solidaires. Comme Zidane s’engageant aux côtés d’Ela, l’Association européenne de lutte contre les leucodystrophies, ou David Douillet parrainant pendant plusieurs années l’opération "Pièces jaunes" au profit des enfants hospitalisés. Ou encore Nadal et Federer, participant régulièrement à des matchs de bienfaisance [1].

"Cette implication de plus en plus fréquente de sportifs dans des actions caritatives et humanitaires date du début des années 2000", note Dominique Charrier, maître de conférences en Staps à l’université Paris-Sud, qui s’est intéressé de près au phénomène et a tenté d’en comprendre les causes. Car que vient faire au juste le sport dans cet univers de la charité ? "Les motivations qui poussent les sportifs à de tels engagements solidaires sont de toutes sortes. Quand la fondation du PSG intervient dans des zones urbaines dites sensibles, on est clairement dans une stratégie de communication pour ce grand club de foot. On peut aussi évoquer un processus que j’appellerai de revanche de l’éthique sportive : mis à mal par des affaires de dopage, de violence, de corruption, le système sportif cherche à retrouver une image plus juste à travers le caritatif. N’oublions pas non plus les parcours individuels : tel sportif de haut niveau peut être touché personnellement par une cause, sensible à une maladie du fait de sa propre histoire", souligne Dominique Charrier.

Autre élément sur lequel l’enseignant-chercheur souhaite attirer l’attention : cette "compassion" ne touche pas seulement les champions, loin de là ! "Bien d’autres acteurs du monde sportif ont également fait ce choix solidaire. Des organisations non gouvernementales comme Sport sans frontières [2] ou Athlètes du monde. Des fédérations comme la FSGT, qui s’engage pour la paix et la non violence en Palestine. Et surtout nombre de dirigeants de club convaincus des vertus éducatives du sport."

Parce qu’elles appartiennent à une fédération affinitaire qui se revendique de valeurs humanistes, les associations de l’Ufolep sont particulièrement sensibles à ces différentes causes. Rien que parmi les clubs cyclistes, on peut citer l’exemple de Cap Cyclo Sport (Val-d’Oise), qui envoie des vélos au Mali, ou du Cyclo-Club de Roche-la-Molière (Loire), dont la "Course du coeur" a récemment permis de financer l’achat d’un défibrillateur. Quant au club de Lardenne (Haute-Garonne), il organise chaque année un brevet de randonneur sportif au profit de la recherche contre l’épilepsie, avec pour marraine l’ancienne championne Marion Clignet, elle-même épileptique…

Les scolaires sollicités

Parmi tous ces anonymes, les scolaires ne sont pas les derniers à user leurs baskets ou mouiller le tee-shirt pour aider les plus démunis, les malades ou les personnes souffrant de handicap. Ainsi, chaque année depuis bientôt quinze ans, plus de 200 000 collégiens en France et aussi à l’étranger prennent le départ de la Course contre la faim. À travers cette initiative, l’association Action contre la Faim veut sensibiliser les jeunes au problème de la faim dans le monde et récolter des fonds. Le principe ? Chaque élève se fait sponsoriser par sa famille, ses amis ou les commerçants de son quartier. La somme promise par chacun des "sponsors" est multipliée par le nombre de kilomètres parcourus par le jeune sportif le jour de la course. "Ma fille, qui est maintenant lycéenne, a participé à cette course durant toutes ses années de collège. Je trouvais le principe très intéressant. Il lui fallait d’abord aller démarcher les gens, donc expliquer la cause pour laquelle elle allait courir, ce qui supposait qu’elle y ait réfléchi et qu’elle ait des arguments solides. Ensuite, elle devait s’impliquer physiquement, donner vraiment d’elle-même. Et surtout, respecter un contrat : courir la distance qu’elle s’était engagée à parcourir. Ça me semble beaucoup plus éducatif par exemple que d’amasser des pièces dans une tirelire en carton !", confie Isabelle, mère de Margaux, 16 ans, à Cabriès dans les Bouches-du-Rhône. Chez les plus jeunes de l’école primaire, les projets solidaires sont particulièrement nombreux, et parfois menés sous l’égide ou avec l’aval des comités Usep. Un exemple parmi d’autres : la Virade de l’espoir à laquelle 200 enfants de l’Usep de la Loire ont participé en septembre 2010. "Le but était de sensibiliser les enfants à la mucoviscidose. Tout un travail d’information sur cette maladie et sur le souffle a été fait en amont dans les classes grâce à différents intervenants, notamment des infirmières scolaires. En parallèle, nous avons préparé tous les enfants, de la moyenne section au CM2, à la course longue. Le jour J, ils ont assisté le matin à des ateliers sur l’importance du souffle et de la qualité de l’air dans la vie quotidienne, et couru l’après-midi", explique le délégué Usep Patrick Lablanche.

"À travers cet événement, notre but était de sensibiliser les enfants et leurs familles, de les rendre plus réceptifs au sort des personnes atteintes par cette maladie et qui vivent en situation de handicap. Car la mission de l’école, c’est aussi d’apprendre aux élèves à ouvrir les yeux, à observer le monde autour d’eux et essayer de le rendre meilleur, au moins à leur niveau", estime Édith Thelisson, professeur des écoles et l’une des deux animatrices Usep à l’origine du projet.

L'argent tabou ?

Le directeur national de l’Usep, Christian Marchal, voit dans cet état d’esprit l’affirmation d’un choix de société. "La finalité de l’Usep, dans le prolongement de l’action de l’école, est de former à terme des citoyens autonomes, responsables, capables de construire une société où le vivre ensemble ne sera pas un vain mot, et où de grands acquis solidaires comme la Sécurité sociale ou les retraites par répartition seront préservés", insiste-t-il. Et de poursuivre : "À travers ces différents projets solidaires, le but n’est donc pas de se donner bonne conscience sur le moment mais de s’inscrire dans la durée, de faire comprendre aux enfants que la détresse n’est pas une fatalité, qu’elle peut être réversible et qu’on peut agir pour cela. On n’est pas solidaire parce qu’on a donné une bonne fois pour toutes mais parce qu’on s’engage pour que le monde change !" Reste une question cruciale : faut-il solliciter des dons en argent ? À l’occasion des Virades de l’espoir, l’Usep de la Loire y a répondu à sa façon. "Nous n’avons pas souhaité organiser nous-mêmes de récolte de fonds. Cela n’est pas notre mission dans le temps scolaire, temps durant lequel les enfants sont en quelque sorte un “public captif”. Nous avons considéré que nous ne pouvions pas les obliger à une participation financière liée à la pratique sportive, même si c’est le principe de la Virade. Nous avons donc laissé l’association de parents, les enseignants et l’association Vaincre la mucoviscidose, notre partenaire sur ce projet, s’en charger. À l’école, l’Usep se doit de rester dans les champs du sport et de l’action citoyenne ; au-delà, elle sort de son territoire", résume Patrick Lablanche au nom du comité  départemental.

L’Usep de l’Essonne s’est posé exactement la même question : faut-il solliciter les enfants au-delà de l’effort physique qu’ils consentent, et leur demander en plus de l’argent ? Depuis plusieurs années, ce comité organise en effet au mois d’octobre deux journées de sensibilisation à la solidarité internationale : lors d’un parcours d’orientation, les élèves découvrent des  informations sur le problème de l’eau dans le monde, assistent à la présentation d’initiatives de solidarité en Afrique ou en Amérique latine par des associations comme Éthiquable, France Volontaires ou l’Office central de la coopération à l’école (OCCE). Chaque année, un projet particulier est mis en oeuvre : en 2011, ce sera la construction d’un stade au Maroc. "Et, comme chaque année, un débat, parfois très animé, a eu lieu dans nos rangs !", confie Michel Petit, délégué Usep de l’Essonne, avant de préciser les termes de la discussion : "Nous ne mettons pas tous la même chose derrière cette belle idée de solidarité. Certains estiment que le rôle de l’Usep doit se limiter à sensibiliser les enfants à la solidarité, à les éveiller au sentiment solidaire. À eux ensuite de trouver par leurs propres moyens les causes pour lesquelles ils souhaitent s’engager. D’autres au contraire pensent que l’on peut inciter les enfants à aller plus loin pour agir concrètement, en donnant de l’argent ou des objets. Cette année, nous avons finalement tranché : il n’y aura pas d’argent collecté pour la construction du stade, mais les enfants qui le souhaitent pourront donner du matériel sportif, par exemple des ballons."

Penser l'action

Malgré tout, n’y a-t-il pas un risque d’éparpillement, d’engagement sur des projets pas toujours en accord parfait avec les valeurs de l’Usep ? "Ce risque existe, et c’est pourquoi nous devons nous emparer de ce débat au niveau national : l’action de terrain ne doit pas se faire au détriment d’une réflexion plus large. Il nous faut mettre au point une doctrine qui permette de poser la bonne question face à chaque projet solidaire qui se présente : en participant à ce cross du coeur ou à cette course de la solidarité, allons-nous fondamentalement oeuvrer à l’émancipation des enfants ou simplement nous donner bonne conscience ? L’Usep doit être en capacité de dire oui, mais aussi non. Ça s’appelle être libre !", conclut Christian Marchal.

Pour sa part, le comité de l’Essonne a parfois préféré dire non. "Il avait été un temps envisagé de se rapprocher du Lions Club, qui aurait pu apporter des fonds proportionnellement aux kilomètres parcourus par les enfants pour financer le projet de stade au Maroc. L’idée a finalement été rejetée au motif que l’Usep était philosophiquement trop éloignée de cette association", explique Michel Petit. Quant au comité Usep de l’Allier, il a trouvé un moyen imparable de garder le cap : tout projet solidaire doit donner la priorité au sport. En 2008, ce comité a notamment organisé l’opération "Je cours pour ma santé, je cours pour le Mali".

"Notre objectif premier était de promouvoir l’endurance, dans la perspective de protéger sa santé. Et pour motiver les enfants, nous avons adjoint un projet de solidarité en faveur du Mali. Le comité directeur a débloqué une somme fixe de 500 € pour ce projet afin d’éviter toute collecte de dons et toute surenchère", détaille Michel Lacroix, président de l’Usep de l’Allier. Les élèves des écoles participantes ont couru au total 13435 km, objectif atteint, et les 500 € ainsi gagnés à la force du mollet ont servi à acheter pour moitié du matériel sportif et pour moitié du matériel scolaire. Le tout a été acheminé dans une école malienne par un étudiant qui a aussi servi de facteur, rapportant aux enfants français des lettres et des photos des écoliers maliens. "Loin de toute pitié ou de toute condescendance, on est là dans cette fraternité inscrite au fronton des écoles", commente Christian Marchal.

Ce risque de faire apparaître un don comme une aumône d’enfants riches à d’autres plus pauvres, le "Cross de la solidarité" organisé depuis six ans par l’Usep de Bretagne l’a pris en compte. Mais, dans les faits ces notions de nantis et de démunis s’effacent le temps d’une course. "Parallèlement à leur participation à la course, les enfants qui le veulent peuvent donner des livres qui seront ensuite redistribués par le Secours populaire. Or, parmi nos élèves, beaucoup sont issus de milieux peu favorisés. Il est intéressant qu’à cette occasion ils ne soient pas les destinataires de la solidarité mais les auteurs, à égalité avec les autres", observe Jean-Philippe Le Guillou, professeur des écoles au Faouët (Morbihan) et animateur Usep.

Après la liberté et la fraternité évoquées plus haut, voici donc l’égalité, dernière valeur d’un triptyque républicain qui, au final, résume bien le sens de la solidarité que le sport scolaire souhaite transmettre.

1. Il existe aussi une tradition des matchs de bienfaisance dans le football, comme ceux du Variétés Club de France ou de l’association France 98. On notera d’ailleurs que le parrain de l’édition 2011 de l’opération "Pièces jaunes" n’était autre que l’ancien champion du monde Christian Karambeu. Rappelons enfin qu’une rencontre France-Japon de judo était organisée le 23 septembre à Bercy au profit des sinistrés de Fukushima.

2. Sport sans frontières a lancé fin septembre un label "Club solidaire" afin d’encourager, de valoriser et d’accompagner les pratiques sociales et solidaires des clubs sportifs français. Ce label sera attribué aux clubs amateurs et  professionnels de tout sport s’engageant à respecter une charte éthique et des engagements concrets. Parrainée par Nikola Karabatic, cette initiative bénéficie du soutien du ministère des Sports, de l’Équipe, RMC et de la Fondation RATP.

Sommaire
Publication source
Enjeu
Enjeu nov 2011
n°450
Nov 2011

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