Un révélateur des tensions dans le monde associatif

En 2011, la CPCA (Conférence permanente des coordinations associatives) a mené une étude sur les compétences qu’acquièrent les bénévoles dans les associations ; problématique omniprésente, mais finalement peu interrogée dans ses fondements comme dans ses effets. L’analyse met en évidence son caractère désormais incontournable dans beaucoup de structures. Mais elle souligne aussi les tensions suscitées lorsque cet enjeu vient malmener les valeurs emblématiques d’un "esprit associatif" toujours bien ancré. Stéphanie Rizet, sociologue, fait le point.

 

Environ trente ans, une croissance massive de ses effectifs salariés, passés de 600 000 au début des années 1980 à presque deux-millions aujourd’hui.

Ce phénomène a entrainé une institutionnalisation des pratiques des bénévoles : intervenir dans des situations de travail aux côtés de salariés associatifs ou d’autres professionnels nécessite en effet un cadrage précis de la place qui leur est dévolue afin d’éviter la concurrence et le conflit. Et l’importation de procédures et d’outils issus du salariat (recrutement, fiches de postes, formation, etc.) constitue alors, pour les associations où ils interviennent, un principe d’organisation et de cadrage qui répond à cette préoccupation. Parallèlement, les modalités d’intervention et de financement publics se sont largement transformées. Elles privilégient toujours plus les actions précises et bornées dans le temps, les appels d’offres et appels à projets sous-tendus par une logique de prestation plutôt que de partenariat. Dans un tel contexte, le bénévolat peut devenir une ressource non négligeable : d’une part, il constitue en tant que tel un argument valorisable dans un dossier de financement. D’autre part, il n’est plus seulement question d’engagement au service d’un projet, mais aussi de ressource en main-d’oeuvre dans un processus de production. Certaines activités bénévoles sont ainsi soumises aujourd’hui à une demande croissante d’efficacité, tout comme celles des salariés.

Enfin, les obligations juridiques, comptables et fiscales dont les associations font l’objet se sont fortement alourdies ces dernières années, témoignant au passage de formes de contrôle croissantes qui concernent aussi les activités des bénévoles. Une certaine technicité devient nécessaire, notamment pour tous ceux qui se chargeront d’organiser ou d’animer ces activités (même si elle n’épargne pas tout à fait les autres, de plus en plus incités à utiliser des supports et des outils permettant de rendre compte et de laisser des traces écrites de leurs réalisations). La problématique des compétences des bénévoles constitue ainsi le reflet de transformations profondes du monde associatif qu’elle contribue dans le même temps à accompagner. L’accolement des deux termes, compétences et bénévoles, ne constitue pas cependant une évidence. Car l’"esprit associatif" que ceux-ci sont censés incarner et légitimer ne fait pas toujours bon ménage avec les évolutions décrites.

L’esprit associatif sous tension

La majeure partie des acteurs associatifs interrogés dans le cadre de l’étude, élus et salariés notamment, relativisent l’idée d’une crise généralisée du bénévolat si souvent proclamée. Des inquiétudes existent en la matière, mais elles sont proportionnelles aux compétences attendues. "Des petites mains, on en trouvera toujours" : cette phrase récurrente résume un sentiment largement partagé. Pour des activités simples, répétitives ou encore ponctuelles, les bonnes volontés sont loin de décliner, voire même se multiplient. En revanche, elles semblent se raréfier dès lors que les tâches visées (justement celles qui suscitent des besoins croissants) impliquent une forte technicité, une spécialisation, des responsabilités d’animation et d’encadrement d’équipe, et plus encore des fonctions de direction. Face à une offre d’engagement de plus en plus complexe et exigeante, les bénévoles suscitent des appréciations contrastées, incarnant tour à tour un dévouement presque héroïque et une résistance au changement teintée de mollesse.

Les représentations dont le bénévolat fait l’objet oscillent entre nostalgie d’un âge d’or et satisfaction de voir diminuer l’amateurisme et "la bonne franquette". Des regrets s’expriment, qui concernent une époque rêvée où les contraintes administratives et financières étaient souples, le salariat et la question de la rentabilité économique presque inexistants, les bénévoles libres et maitres de leurs associations. Ce discours se voit dans le même temps contrebalancé par une série d’arguments qui soulignent les améliorations intervenues, en termes de gestion plus efficace de l’argent public, de qualité des activités et des services rendus par les associations. À travers ces deux perceptions du bénévolat, parfois présentes chez une même personne d’ailleurs, s’exprime la crainte de voir disparaitre un certain esprit associatif (un âge d’or idéalisé), mais aussi la nécessité perçue de s’adapter à une nouvelle donne inéluctable. La question des compétences constitue alors un révélateur des tensions à l’œuvre.

Le bénévolat, créateur de "lien social" ou d’exclusion ?

Dans beaucoup d’associations, la bonne volonté ne suffit plus aujourd’hui à exercer des activités bénévoles de plus en plus complexes et spécialisées. Le constat est devenu banal, mais ses conséquences sont finalement peu interrogées, sauf à pointer le risque de pénurie et l’importance croissante de la formation. Beaucoup de structures (celles qui ont une implantation nationale et des salariés en premier lieu) développent ainsi des programmes riches et pointus que les bénévoles sont incités, voire parfois obligés, à suivre. Cette dimension de contrainte peut déjà, en elle-même, poser question au sein des structures concernées. Une deuxième conséquence concerne le recrutement, car les compétences nécessaires à l’action ne sont pas toujours des produits de l’engagement qui résultent de la formation et de l’expérience de terrain. Elles semblent aussi être plus fréquemment un préalable à celui-ci. Pour les élus et les responsables d’activité en particulier, les rôles de la formation initiale et de la carrière professionnelle deviennent incontournables.

Cette sélection par les compétences trouve à s’expliquer. L’opérationnalité immédiate des bénévoles constitue en effet un gain de temps, d’énergie et financier non négligeable dans des structures souvent "prises à la gorge" et en manque de chacune de ces ressources. Elle peut aussi offrir certaines garanties quant à la qualité des actions menées auprès des publics bénéficiaires. Enfin, elle est source de confort pour les bénévoles dont l’effort d’adaptation et de mise à niveau sera moindre. Parce que "quelque part, ça arrange tout le monde", cette sélection par les compétences tend ainsi à se développer dans bon nombre d’associations. La plupart du temps, elle constitue cependant un constat a postériori plutôt qu’une intention initiale.

La vocation rassembleuse, unificatrice, créatrice de lien social du bénévolat associatif doit ainsi cohabiter désormais avec des pratiques de recrutement plus formalisées et plus sélectives. Et la tension peut s’avérer particulièrement forte au sein d’associations qui ont vocation à lutter contre l’exclusion sociale tout en reproduisant en interne certains des mécanismes qui en sont à l’origine. Plus largement, qu’en est-il de la légitimité du monde associatif à s’exprimer au nom de la société s’il se fait toujours plus élitiste ?

Sociabilités "authentiques" ou relations de service ?

Pour la plupart des acteurs associatifs, une association constitue un espace de relations "vraies", "authentiques", "personnalisées" et "égalitaires", à la fois en interne et avec les publics potentiellement visés. Cette dimension de l’esprit associatif, bien sûr très idéalisée, entre elle aussi en tension avec les évolutions actuelles du bénévolat. Les formations à l’accueil, à l’écoute, au soutien psychologique en constituent une bonne illustration. Elles se développent fortement ces dernières années, en particulier dans les associations dont le projet comporte une dimension sociale. L’enjeu est d’importance, car, dans beaucoup de structures, les bénévoles assurent le premier contact, sinon le seul, avec le public. Ces formations relationnelles, principalement données par des professionnels salariés (psychologues, travailleurs sociaux…), sont motivées par un principe souvent énoncé : "On ne peut pas être bénévole uniquement avec le coeur, il faut un minimum de compétences." Il s’agit essentiellement de cadrer une relation qui ne doit mettre en difficulté ni le bénéficiaire de l’action ni le bénévole, et de permettre à ce dernier de trouver "la bonne distance". Les marques de familiarité (tutoiement, contact physique, etc.) y sont notamment déconseillées. Ces formations suscitent cependant des réactions mitigées de la part de nombreux bénévoles qui y voient une tentative de standardisation, uniformisation des rencontres qu’ils conçoivent comme toujours uniques et nécessairement empreintes d’affects.

Les relations entre bénévoles de l’association se voient, elles aussi, transformées par une organisation du travail où les questions de qualité, de régularité et de constance des actions menées jouent un rôle croissant. Une telle conception implique une grande adaptabilité des bénévoles, à l’origine de certaines tensions. Par exemple, les groupes affinitaires, surtout s’ils existent de longue date, peuvent devenir problématiques, toujours soupçonnés de fonctionner en vase clos, de manière sclérosée, et de refuser de s’adapter à la nouveauté. Et l’on peut alors parfois chercher à les dissoudre dans d’autres collectifs plus volatiles. De même, dans certaines structures, les bénévoles ne sont pas encouragés à s’approprier trop personnellement leurs espaces et leurs outils de travail : d’autres doivent être en mesure d’y avoir recours de la même manière et de parvenir à un résultat équivalent. Par ailleurs, les activités sont amenées à évoluer au rythme des projets et des renouvèlements de financement. L’existence de formes de sociabilité spécifiques et non dénuées d’affect, l’idée d’appropriation, de personnalisation de l’activité (notamment dans la sphère de l’éducation populaire) sont parties prenantes d’un esprit associatif auquel beaucoup d’acteurs demeurent attachés et qui se voit ici fortement questionné, remis en cause par une organisation du travail de plus en plus individualisée et rationalisée. Qu’en est-il alors de la revendication souvent portée d’un modèle alternatif de relation au travail qui incarnerait, à échelle réduite, une autre façon de faire société ?

Le travail des bénévoles en question

Cette approche par les compétences est source de tensions, mais elle a aussi contribué à faire évoluer le regard porté sur les bénévoles dont les activités sont désormais appréhendées sous l’angle du travail et non plus uniquement sous celui d’un engagement moral. Les conditions dans lesquelles ces activités sont effectuées, leur mode d’organisation et d’encadrement, font l’objet d’une attention grandissante et bienvenue dans beaucoup de structures soucieuses de fidéliser leurs bénévoles, de maintenir dans la durée leur engagement. Les malaises et questionnements suscités n’en posent pas moins question : ces engagements ne risquent-ils pas de s’éroder si les tâches par lesquelles ils sont censés s’accomplir entrent en contradiction, dans leur organisation et leur mise en oeuvre, avec les fins qui leur donnent sens ?

Sommaire
Publication source
Les Idées en mouvement
IEM 194
n°194
Dec 2011

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