L'action culturelle en milieu carcéral

Les Ceméa Languedoc-Roussillon sont engagés, depuis cinq ans, dans l'accompagnement au développement culturel des personnes placées sous main de justice (mineurs, majeurs, hommes, femmes ; incarcéré(e)s ou suivi(e)s en milieu ouvert). Ils participent au dispositif Culture-Justice piloté, en région, par la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC), la Direction interrégionale des services pénitentiaires (DISP) et la Direction interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse (DIRPJJ). Comment, aujourd'hui, parler de culture en prison alors que l'actualité, ou encore la Cour européenne des Droits de l'Homme, nous alarment, depuis de nombreuses années, sur les conditions de détention en France ? Quels sont la place et le rôle de la culture dans un lieu d'enfermement ?

Une vingtaine de personnes est réunie pour assister à une projection de film, en présence du réalisateur, dans le cadre du Festival décentralisé du Film de l'Éducation à Montpellier. Aujourd'hui, ces spectateurs ont un statut particulier : ils sont incarcérés au sein d'un éta- blissement pénitentiaire. Les débats sont animés et passionnants durant cette rencontre. Dans cette prison du Languedoc-Roussillon, comme dans d'autres prisons de France, les personnes détenues sont privées de liberté mais pas d'accès à la culture...

Comment, aujourd'hui, parler de culture en prison alors que l'actualité, ou encore la Cour européenne des Droits de l'Homme, nous alarment, depuis de nombreuses années, sur les conditions de détention en France ? Quels sont la place et le rôle de la culture dans un lieu d'enfermement ?

Faire de la détention un temps de culture

Depuis plus de vingt ans, les ministères de la Justice et de la Culture se sont engagés conjointement pour mener une politique interministérielle d'accès aux pratiques culturelles pour les personnes placées sous main de justice. Ainsi, trois Protocoles nationaux ont-ils été signés (1986, 1990, 2009), des circulaires élaborées ; des déclinaisons régionales ont vu le jour par le biais de signatures de conventions. C'est dans ce cadre, que les Ceméa Languedoc-Roussillon interviennent pour accompagner les services pénitentiaires d'insertion et de probation, les établissements pénitentiaires, les structures de la Protection judiciaire de la jeunesse, les structures culturelles et les artistes à la mise en place de projets culturels.

C'est un rôle d'intermédiation entre ces deux mondes qui, au premier abord, sont très éloignés, avec des enjeux et des logiques différents mais qui partagent le même objectif : l'accès à la culture pour les personnes placées sous main de justice. C'est aussi, en direction des acteurs publics, un travail de sensibilisation qui s'attache à promouvoir la participation des établissements culturels, des collectivités territoriales afin d'agir en faveur du maintien du lien social et de la lutte contre les exclusions et les discriminations.

Les Ceméa, par cette mission et toutes les actions menées autour de l'enfermement, s'interrogent sur le rôle de la prison. Comment rendre ce passage porteur de sens ? Comment faire en sorte que le temps de détention ne soit pas un temps "mort", pour que la dimension "insertion" ne soit pas abandonnée.

Peut-on favoriser les contacts et faire reculer l'isolement social aussi bien chez les personnes détenues que chez les personnels pénitentiaires qui sont souvent sous pression et épuisés par des initiatives culturelles ?

Se croiser, échanger, prendre le temps de s'arrêter, agir, même modestement sur l'isolement, sur la dignité, s'interdire l'humiliation du détenu comme du surveillant sont autant d'objectifs qui rejoignent l'action culturelle.

L'action que nous conduisons porte sur l'action culturelle, le lien intérieur-extérieur, l'impact de la culture, les représentations, le contexte même de l'enfermement.

Valoriser l'impact de la culture

Malgré la signature de protocoles, de conventions et le développement de l'activité culturelle des obstacles existent. Au-delà des contraintes inhérentes au milieu (mesures de sécurité, temps carcéral, manque de locaux) un travail de sensibilisation est à mener sur l'impact de l'action culturelle auprès de ces publics.

En effet, la culture est d'abord un droit pour les personnes placées sous main de justice, un droit fondamental. Elle leur permet de participer à un collectif, de vaincre l'isolement, de reprendre confiance en elles, de travailler l'estime de soi, de donner une image positive à leurs proches, de découvrir de nouvelles pratiques, de s'ouvrir aux autres, aux autres cultures...

Quand le livre devient un support à la médiation entre la personne détenue et son enfant, la culture joue un rôle dans le maintien des liens familiaux. Par ailleurs, elle peut participer pleinement à la prévention et à la lutte contre l'illettrisme.

Bousculer les représentations

L'un des enjeux de la mission est posé ainsi car les représentations négatives autour du milieu carcéral, ou encore des jeunes délinquants sont très fortes. Elles sont porteuses de fantasmes, d'images déformées véhiculées par les médias et elles jouent un rôle essentiel dans la mise en place d'un projet. Mais, ces représentations sont également portées sur les artistes ! Aussi, un travail de sensibilisation pour se connaître et mieux travailler ensemble est-il essentiel.

La culture peut amener à un changement de regards entre les personnes détenues, les personnels de l'administration pénitentiaire.

Développer et diversifier l'action culturelle

L'une des priorités de la convention régionale coordonnée par la DRAC, la DISP et la DIRPJJ est de développer et diversifier les activités proposées. Les Ceméa participent à l'accompagnement des structures pour œuvrer dans ce sens. De nombreuses actions sont mises en place au sein des établissements pénitentiaires. Des cours de musique, de théâtre, de la pratique musicale, des ateliers de slam, d'écriture... sont tout autant de projets proposés aux personnes détenues. Selon les prisons, leurs régimes, le profil des personnes, les locaux, des artistes, soutenus par la DRAC, interviennent. La démarche se veut de qualité avec des intervenants qui sont de véritables "passeurs". La prison devient un lieu de découvertes, de révélations... Pour certaines personnes, c'est la première fois qu'elles assistent à une représentation théâtrale, qu'elles participent à un atelier culturel, qu'elles visitent un musée. Bien souvent, elles pensaient que ces activités, ou ces lieux, ne leur étaient pas destinés avant leur incarcération.

Travailler le lien dedans-dehors : la prison dans la cité

L'un des défis est de rendre visible ce lieu d'enfermement souvent relégué à l'extérieur des villes. L'action culturelle y participe en mettant en lumière les œuvres des personnes détenues majeures ou mineures lors de vernissages, expositions, débats... Cela permet aux citoyens de s'interroger sur la prison, son rôle et de découvrir les capacités des personnes incarcérées, de changer de regard.

Les manifestations locales, régionales ou nationales (comme la fête de la musique) sont mises en œuvre en prison. Ainsi, un lien intérieur-extérieur est-il créé ; les personnes détenues participent à un collectif, ouvert sur le monde.

Créer un environnement favorable

Afin d'aller au-delà de ces représentations, les Ceméa proposent des formations croisées Culture-Justice à destination des artistes, des agents de la PJJ, de l'administration pénitentiaire sur des thématiques précises.

Cela participe de la création d'un environnement favorable au développement des actions culturelles en milieu carcéral. En effet, il est essentiel d'associer le plus possible les personnels, notamment ceux de surveillance, au sens de ces actions, de ces projets. Par ailleurs, les Ceméa Languedoc-Roussillon en tant que centre de formation propose à la majorité des stagiaires en formation un module autour du milieu carcéral afin de les amener à développer une réflexion construite sur ce domaine et d'agir, peut-être par la suite, à l'humanisation des prisons.

La culture est un véritable levier à la réinsertion car elle concoure au changement de regard de la société sur les prisons, sur les détenus. Et, elle peut permettre aux personnes incarcérées de poser un autre regard sur elles-mêmes.

Elodie Royer

Sommaire
L'action culturelle en milieu carcéral
Publication source
Vers l'éducation nouvelle
Quatre lieux d'accueil collectif de jeunes enfants
n°548
Oct 2012

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