Apprendre à étudier le milieu par la méthode naturelle

L’étude du milieu peut être considérée non seulement comme un moyen d’instruction et d’éducation, mais encore comme une finalité de l’éducation. En effet, maîtriser les milieux dans lesquels on vit grâce à leur connaissance, à leur étude, c’est accroitre son pouvoir sur le réel sensible et sur les réalités économiques, c’est se construire en tant que sujet de connaissance des phénomènes, c’est donc édifier sa propre autonomie par une emprise toujours plus grande sur le monde et ses différents aspects. Ces considérations font que l’on ne saurait tenir l’étude du milieu comme un simple moyen d’acquérir des connaissances sur les choses, encore que ce moyen ne soit pas à rejeter en tant que tel puisqu’il est conforme à la finalité de maîtrise du milieu dans lequel vit l’éduqué.

                                                                

L’étude du milieu peut être définie comme la source d’une éducation de la vie, par la vie et pour la vie se constituant dans le rapport de l’enfant avec son milieu.

Partant du milieu de vie de l’enfant, une telle éducation s’appuie sur ses besoins et intérêts réels en respectant par conséquent son évolution psychologique. L’intérêt n’exclut en rien l’effort, mais au contraire stimule les recherches personnelles ou par groupe des enfants ; celles-ci doivent pouvoir se développer sous tous les aspects intellectuels, manuels et artistiques. Dans le carnet de pédagogie pratique intitulé Les techniques Freinet de l’École Moderne (Bourrelier-Colin), p. 53, Freinet explique comment une véritable étude du milieu s’inscrit en permanence dans une école ouverte sur la vie :

"Par nos techniques, en effet, nous prospectons en permanence ce milieu, et pas seulement artificiellement, par besoin scolaire, mais pour honorer les possibilités montantes de la personnalité enfantine, pour satisfaire aux lecteurs de notre journal et aux questions de nos correspondants…"

De l’échange des journaux scolaires, de la correspondance d’élèves à élèves naîtront des analyses, des comparaisons. Ainsi l’étude du milieu mise en œuvre dans une pédagogie active permet-elle à l’enfant d’acquérir une attitude scientifique devant le monde : il apprend progressivement à comparer, à saisir l’essentiel, c’est-à-dire à saisir ce qu’il y a de commun à plusieurs objets, à saisir un ensemble à partir de et par-delà les particularités, autrement dit à dépasser l’expérience pour s’élever à la pensée logique.

L’étude du milieu ne se limite pas à un constat de la réalité, au contraire, en suscitant chez les enfants de nombreuses questions, elle contribue à créer leur esprit critique, notamment à l’époque des problèmes sociaux, économiques et écologiques.

On accède ainsi à une véritable analyse critique du réel.

Nous sommes ainsi bien éloignés de ce que l’école exige et qui consiste encore trop souvent, dans nombre de classes, en de simples résumés à mémoriser, en des leçons à apprendre, en des connaissances à ingurgiter pour les régurgiter en temps T.

 

Construire un patrimoine culturel de proximité... pour un accès personnel aux connaissances

L'étude du milieu à partir des évènements qui arrivent dans la classe

Lorsqu'un enfant se lance dans une étude, il faut procéder de façon simple sans chercher l'exhaustivité. Les enfants rédigent un premier document qui les concerne très fort afin qu'ils puissent le relater avec leurs propres moyens, avec les ressources locales, avec ce qu'ils ont chez eux, les témoignages à demander aux voisins, à leurs parents. L'important est qu'ils ne se lancent pas dans des recherches encyclopédiques qui n’aboutissent en général qu’à de la copie de documents incompris. On voit trop souvent des enfants se lancer dans des explorations dans des livres, sur Internet. Quand ils ont la photo, ils ont le document ; on est alors plus proche du safari photo que de la recherche documentaire.

L'essentiel est de montrer dès le départ que le travail qui va être réalisé est un travail très personnel. Souvent les conférences qui sont menées commencent par "Mon voyage au Maroc", "Mon chien", "Mes tortues d'eau"… On invite donc d'abord les enfants à parler d'eux-mêmes pour, délibérément, mettre en avant l'aspect sensible de ce travail. Ils rédigent quelques petits articles qu'ils présentent sur la feuille, copient, collent, accompagnent de photos et dessins. Le dessin est important, on a trop tendance à l'oublier. On obtient, en une journée, en une séance, un premier document. On peut obtenir très vite un grand nombre de documents qui arrivent dans la classe et qui contribuent à alimenter notre fameux patrimoine de proximité.

Les enfants apprennent ensemble à préparer proprement, clairement le document qui servira de base à l'étude du milieu, à la conférence. Les premiers documents sont donc réalisés en commun : un évènement du vécu de la classe comme "Hier nous sommes allés visiter le musée d'Art moderne". Chacun a une feuille, écrit un joli titre, réalise trois, quatre petits articles sur son ressenti, ses souvenirs, place trois, quatre dessins, les dispose le plus harmonieusement possible ; on apprend à découper proprement ; on apprend à écrire de façon lisible, à coller ses documents, à réaliser quelque chose de beau. Cet aspect est très important (le format A3 permet d'accueillir des évènements de taille raisonnable, et la réduction au format A4 est aisée). Ces documents resservent alors facilement pour les présentations et l'envoi aux correspondants.

Les présentations arrivent

Comme pour les autres moments de travail de la classe, l'étude du milieu va donner lieu à des présentations : exposés ou conférences. Le document rédigé par l'enfant n'a évidemment aucun caractère exhaustif. Il révèle l'aspect sensible du rapport de l'enfant à un évènement qui l'a touché. La présentation à l'ensemble de la classe va donner lieu à des questionnements. Apprendre à se questionner est absolument fondamental puisque ce sera une des conditions futures d'autonomie pour les recherches à venir.

Il est intéressant que ce travail de prolongement se fasse en commun dans un premier temps. L'enseignant peut alors garder le contrôle de ce qui se passe dans sa classe en étude du milieu. Il peut orienter le travail vers l'histoire, la géographie, les sciences, suivant les besoins qu'il ressent, en prenant en compte les instructions officielles, les collègues, les parents… Néanmoins, il a permis à chaque enfant d’agir sur son milieu, il va donner une véritable dimension politique et sociale à sa profession.

Vers le patrimoine culturel

Mais cela ne suffit peut-être pas encore !

Pour insuffler une dynamique, quelque chose de vivant et durable, ce n'est sans doute pas la peine d'avoir beaucoup d'idées, mais suivre une seule idée que l'on va faire vivre. C'est cette fameuse idée de construction d'un patrimoine culturel de proximité. Il va être constitué de toutes les réalisations de la classe, des textes écrits, des recherches mathématiques présentées que l'on va conserver, des conférences des enfants exposées, des œuvres d'art réalisées. Ce patrimoine doit être géré à la façon d'un conservateur qui a, à sa tête, une collection d'objets. Nous avons des objets vivants qu'on peut mettre sur un site internet, qu'on peut numériser grâce aux moyens actuels de conservation des documents. L'idée de créer ce patrimoine culturel est de ne pas mettre les enfants en face de connaissances dont ils ne connaîtraient pas l'origine. Chaque texte écrit, on en connait l'auteur, on l'a critiqué, on sait d'où il vient… L'important est de créer un patrimoine dont on a la maîtrise.

Les enfants prennent conscience de participer à une construction. Cependant, on ne se contente pas du patrimoine élaboré par les enfants. On l'élargit, dans un premier temps aux correspondants qui sont nos interlocuteurs privilégiés, puis à une culture plus éloignée des enfants. Petit à petit, avec beaucoup de précautions, on va mettre les enfants en relation avec des œuvres d'auteurs que l'on a choisies. On va les initier à la littérature, à l'art, à la mathématique en contactant par exemple des personnalités compétentes dans les domaines concernés…

Réaliser une enquête documentaire

L'enquête s'inscrit dans un processus de recherche documentaire. Elle en a par conséquent les mêmes finalités. Dans la mesure où elle est un moyen d'amener les enfants à rencontrer, interroger, comparer, trier et choisir des informations, elle participe à la construction de leurs connaissances et à l'enrichissement de leur pouvoir sur les choses. Avoir la capacité de s'orienter dans les méandres du savoir, de faire des choix, d'utiliser son esprit critique et d'effectuer des synthèses est une garantie de liberté et vise à rendre les enfants autonomes. L'enquête documentaire a aussi l'intérêt de placer les enfants dans un processus de culture du fait qu'ils agissent dans leur milieu et se posent des questions que d'autres se sont posées et dont ils vont chercher les réponses. Enfin, par la curiosité intellectuelle qu'elle contribue à entretenir, elle est un savoir-faire dont l'importance n'est plus à démontrer dans le domaine du développement de l'enfant.

Les facteurs déclenchants

Apprendre, c'est partir de questions que l'on se pose. Beaucoup d'enfants désirent augmenter leurs connaissances et sont avides intellectuellement. C'est souvent, pour eux, une démarche naturelle. La classe est un lieu de travail qui, pour être efficace et utile, doit prendre en compte les intérêts des enfants et des adolescents ainsi que les préoccupations de l'ensemble de la classe. Par des pratiques pédagogiques ouvertes, lors de moments privilégiés aménagés dans l'emploi du temps, les enfants, les jeunes, parlent, racontent, apportent leurs questions, leurs préoccupations, les textes ou les objets qui deviendront matière à effectuer des enquêtes.

Les échanges, la correspondance et la pratique du journal scolaire favorisent l'émergence de questionnements, déclenchent la curiosité, suscitent des comportements de recherche. Une enquête est d'autant mieux menée que son thème répond aux intérêts profonds des enfants : intérêt affectif, curiosité, besoin de connaissances et, dans le cas particulier des participants au concours, désir de gagner, ensemble, un séjour en classe de découverte ou divers prix. Beaucoup d'enseignants de ces classes déclarent, dans leurs rapports pédagogiques, que ce sont les enfants qui ont décidé de participer.

Quel(s) sujet(s) d'enquête choisir ?

En dehors du contexte d'un concours, les thèmes d'enquête ne manquent pas. Pour gérer cette diversité, de nombreux enseignants dressent la liste des sujets proposés par les enfants en début d'année. Force est de constater que les thèmes choisis par les enfants et les investigations qui les sous-tendent correspondent exactement aux domaines qu'il est prescrit d'aborder dans les programmes, pour une tranche d'âge donnée. Que cela prouve le bienfondé des programmes, on ne peut le nier, mais la démarche est fondamentalement différente. Ce n'est plus l'adulte qui impose une recherche, ce sont les enfants qui prennent en charge leurs apprentissages, qui interviennent dans les démarches d'appropriation des savoirs. Comment choisir parmi la multitude des sujets ? Dans ce domaine, la part de l'adulte est importante. Il peut intervenir :

  • pour limiter les sujets d'ordre général, qui demandent une exploration trop vaste et des moyens non accessibles ;
  • pour faire préciser un questionnement ;
  • pour dégager des thèmes qui intéressent plusieurs enfants à la fois ;
  • pour regrouper des sujets apparemment éloignés.

Une fois la sélection effectuée, les thèmes sont affichés dans la classe et constituent le planning d'enquête de l'année.

Dans quel cadre se situe l'enquête documentaire ?

Il est d'usage de pratiquer l'enquête documentaire dans le cadre des activités de découverte du monde, la plupart du temps en classe de découverte ou lors de sorties éducatives ponctuelles :

  • étude de la commune ou du quartier (avec tout l'intérêt que cela présente pour des enfants qui ne sont pas originaires du lieu, qui n'ont pas de racines) ;
  • connaissance du milieu local ;
  • découverte d'un lieu à dominante économique ou historique ou géographique. L'enquête trouve une place de choix dans la pratique de la correspondance et du journal scolaire. Mais le sujet d'enquête peut devenir le centre d'un vaste projet de classe ou d'école.

La méthode de l'enquête documentaire

On peut visualiser quelques étapes dans cette démarche.

  1. Faire surgir les idées, les questions.
  2. Se donner une problématique.
  3. Créer un questionnaire, une grille d'analyse.
  4. Organiser le travail avant la sortie. Qui fait quoi ?
  5. Travailler sur le terrain.
  6. Travailler sur les documents.
  7. Évaluer.

Accueillir l’événement

Prenons l'exemple d'un enfant qui se présente à l'école, le matin, avec un nid trouvé dans un buisson. Il s'agit a priori d'un simple fait. Une structure antiévènementielle ne dispose d'aucune stratégie d'accueil : le professeur, dans le meilleur des cas, pourra gentiment féliciter l'enfant, lui proposer de déposer le nid sur une étagère pendant quelques jours, jusqu'à ce qu'il devienne, faute de sens, un objet comme un autre ; il pourra alors soit rester là indéfiniment, et se couvrir de poussière, soit être repris par l'enfant qui, probablement, le jettera pour la même raison ; le professeur arguera sans doute que "ce matin, il faut qu'on termine la leçon de grammaire, nous avons déjà pris du retard sur le programme". Il n'y aura pas eu d'évènement, un simple fait quotidien, privé de son sens possible pour le groupe, et retourné immédiatement au mécanisme programmatique de la classe, avec l'assentiment de tous, et pour le bien de tous, puisqu'il faut "traiter le programme". Dans ce cas de figure, le nid n'est même pas devenu un objet didactique, et la contrainte de la structure s'exerce non pas sur l'étude de l'objet, mais sur son exclusion…

Le professeur aurait pu accueillir l'évènement, en profitant de l'occasion pour dire quelques mots à l'ensemble de la classe sur les nids, comme une information inédite, ou même en proposant à l'élève de présenter le sien, en décrivant comment et où il l'a trouvé, en exposant ce qu'il en sait. Il aurait ensuite, avec un peu de retard sur son programme, repris le cours de son enseignement. La chose, sans doute, aurait été préférable, et appréciée, mais le caractère créateur de l'évènement en eût été limité. Il serait resté un fait "sans lendemain". En revanche, il aurait déployé sa pleine potentialité en donnant lieu à ce que, par exemple, Célestin Freinet appelait l'exploitation d'un "complexe d'intérêts".

Accueillir pleinement l'évènement consiste en ce sens à provoquer le questionnement (qui ne manque pas de se manifester spontanément dans un groupe rompu à ces pratiques).

Voici ce qui aurait pu se passer :

"Où l'as-tu trouvé ?

– Dans un buisson près de chez moi.

 – Dans un buisson ? Les nids ne sont pas dans les arbres ?

– En trouve-t-on ailleurs que dans les arbres et les buissons, et pourquoi ?

– En quoi est-il fait ?

– Je ne sais pas, il faudrait le défaire pour voir.

– Oh ! il y a deux plumes dedans, des plumes de quel oiseau ?

– Il faut chercher, ce ne sont peut-être pas les siennes, etc."

Le professeur aurait pu participer au questionnement, proposer des pistes de recherche, telles que la reproduction, l'habitat, le déplacement, en veillant à ne pas intervenir trop tôt, et à ne pas imposer ses questions. S'il sait attendre, simplement accompagner ou guider, les questions auront, à l'occasion des tâtonnements, de multiples occasions de s'enrichir.

En effet, après l'accueil de l'évènement (qui consiste à ne pas exclure ou neutraliser le fait), une seconde stratégie didactique se présente : celle qui consiste à conduire les élèves dans leurs propres tâtonnements, en respectant leur rythme d'exploration (ce qui implique de ne pas forcer le trait).

Une double incertitude se trouve ainsi assumée : celle qui porte sur l'aléatoire de l'évènement et son surgissement imprévu, et celle qui porte sur l'aléatoire des tâtonnements qui s'engagent, sous forme de recherches, à la suite des interrogations et des hypothèses. Le nid sera-t-il mesuré, pesé, défait et analysé ? D'autres nids seront-ils observés dans la nature, ou les déplacements des oiseaux, ce qui appelle une sortie de la classe ?

Des documents seront-il recherchés dans la BCD, à la maison, ou ailleurs, lus, comparés, résumés, présentés, transmis et échangés avec d'éventuels correspondants, par fax, mail, lettre ? Des nids seront-ils fabriqués, ou réinventés en différents matériaux, représentés en peinture, des musiques d'appeaux seront-elles composées, des chants seront-ils inventés, des poèmes, des récits ?

Impossible à prévoir. Il suffit que le professeur fournisse aux élèves tous les moyens d'explorer en profondeur les divers champs, avec leurs exigences spécifiques : scientifique, plastique, poétique, technique, musical, etc., dans les divers registres du rationnel, du symbolique, de l'imaginaire, de l'affectif, du cognitif, du corporel, du matériel, etc.

Article réalisé à partir d’écrits du Nouvel Éducateur

En particulier : Monique Ribis, Nicolas Go et Marcel Thorel

Publication source
Le Nouvel éducateur
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n°211
Feb 2013

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