Faire ensemble, ou l'apprentissage du citoyen

Quand on évoque l'éducation non formelle, on pense d'abord aux formes alternatives à l'école, ou plus largement aux pratiques scolaires institutionnelles. Mais le terme est impropre. Car certains de ces apprentissages introduisent précisément aux aspects formalisés de la vie sociale. Avec, à l'horizon, l'idée d'une citoyenneté active. Trois expériences sensiblement différentes en témoignent.
Les Juniors associations : une mise en situation collective

La Ligue de l'enseignement accompagne depuis ses débuts l'expérience des Juniors associations, lancée en 1998. Sur le papier, il s'agit simplement d'offrir aux mineurs la possibilité de s'organiser, en leur fournissant par exemple les moyens d'ouvrir un compte en banque et de prendre une assurance, et en les formant à l'art de gérer une association. Le dispositif "Junior association" se définit ainsi comme une facilité, un service offert à des jeunes qui souhaiteraient se mobiliser autour d'un projet.

Mais au-delà de cette dimension d'accompagnement administratif, il y a des enjeux politiques. L'objectif affiché est de donner aux jeunes la possibilité de se faire entendre et d'exister en tant qu'acteurs. L'acte de s'associer est envisagé comme un outil pour l'insertion sociale, une façon de lutter contre l'exclusion. Dans leur vie quotidienne, il arrive souvent aux jeunes de croiser des associations, qui organisent leurs activités sportives ou culturelles. Mais ils se contentent le plus souvent d'en utiliser les services, à la façon de consommateurs. Le dispositif des Juniors associations fait le pari de les amener à sortir de cette posture pour entrer dans un autre rôle, celui d'acteurs.

Ce renversement de perspective a trois enjeux. Le premier est immédiat et consiste à développer une forme dynamique de citoyenneté, en libérant l'esprit d'initiative et en permettant à de très jeunes citoyens de se faire entendre, de jouer un rôle plus actif sur leur territoire, en un mot de s'engager. Il y a là un apprentissage qui touche à la fois à la compréhension du monde (découverte des interlocuteurs administratifs, politiques, des phénomènes sociaux) et au développement de capacités (s'exprimer, se poser face à un groupe ou face à un décideur, concevoir et mener un projet, gérer un budget). Des capacités personnelles, mais aussi collectives, et c'est là le deuxième enjeu : l'idée d'une mise en situation collective est au cœur du projet. Cette forme particulière d'apprentissage vise à développer le sens de la coopération et l'art de l'organisation, qualités nécessaires dans la vie d'adulte et vertus essentielles à l'entretien du lien social. Mais en favorisant l'appropriation précoce des modes d'action collective, on espère aussi faire émerger des vocations d'animateurs ou de militants. De sorte que le troisième enjeu est le renouvellement du monde associatif. Certaines Juniors associations deviendront grandes, et se transformeront en associations loi 1901. D'autres disparaîtront, mais on peut gager que leurs créateurs et animateurs n'en auront pas fini avec le militantisme.

Contruire la citoyenneté : les Atec

Les Juniors associations visent à pérenniser, sinon la structure, en tout cas les parcours militants. Les Associations temporaires d'enfants citoyens (Atec), lancées par les Francas, s'inscrivent explicitement dans une temporalité différente, en insistant sur la logique de projet.

Là encore, les enjeux revendiqués sont le lien social et la redynamisation de la vie associative; de même que l'abandon d'une posture passive (celle du consommateur acquiesçant à la marche du monde) au profit d'un engagement actif. Mais là où la Ligue parle de former des acteurs, les Atec utilisent un vocabulaire légèrement différent : les enfants citoyens sont appelés à devenir auteurs de leur vie. Le terme est riche de sens : il s'agit de ne pas se laisser dicter les termes de son existence, mais de conquérir leur autonomie, condition essentielle de la citoyenneté. Par rapport au projet porté par la Ligue, qui insiste davantage sur la participation à la société civile organisée, celui des Francas est ainsi marqué par une version plus individuelle de la citoyenneté, en prise avec l'idéal des Lumières. Une citoyenneté qui "ne se décrète pas, mais se construit" : c'est cette construction que visent les projets, qui s'inscrivent d'emblée dans un cadre universel.

Cette ambition explique sans doute le côté un peu plus politique, et un peu moins concret, des projets accompagnés dans le cadre des Atec, dont la plupart ressortissent des enjeux de solidarité internationale. La Charte des Atec, qui contractualise le lien entre un groupe d'enfants, un accompagnateur, et les Francas, assigne aux enfants la volonté d'"agir de façon positive dans la cité", mais précise bien le sens de cité : "le quartier, la ville, le département, le pays, le monde". Si on voit bien mentionnée la "volonté commune d'agir sur la vie quotidienne de la cité", les projets réels participent plus d'une sensibilisation aux grands enjeux du monde que d'un apprentissage du faire, comme c'est le cas avec les Juniors associations. Le public visé est aussi manifestement plus jeune. De là également le caractère temporaire des projets, justifié par le fait que "le long terme n'est pas un cadre que les enfants peuvent facilement appréhender ni dans lequel ils se sentent à l'aise", mais aussi que l'Atec se déroule dans une phase d'apprentissage et qu'il convient d'éviter les dérives éventuelles liées à une institutionnalisation.

Préparer à agir : les Icem

Les enfants des Atec sont déjà des citoyens, porteurs de droits politiques et engagés. Cette approche, au croisement de l'éducation populaire et des mouvements de jeunesse des partis politiques, n'est pas celle de l'Institut coopératif de l'école moderne (Icem), une association créée en 1947 par Célestin Freinet pour diffuser sa pédagogie alternative. Celle-ci n'ignore pas la dimension politique, puisqu'elle se donne comme "un choix pédagogique en lien étroit avec un engagement social et politique". Mais ce choix est celui des adultes. Pour les enfants, bien davantage que l'éducation à la citoyenneté, c'est la coopération qui est la vertu cardinale. La notion de "vie coopérative" est en effet centrale ; elle "organise et structure les apprentissages tout en développant le sens critique".

Au-delà des citoyens ou des futurs militants, c'est d'abord et avant tout des hommes et des femmes qu'il s'agit ainsi de former, et d'accompagner dans leur développement. La finalité affichée est à la fois plus modeste et plus ambitieuse : il s'agit de préparer les enfants à "agir sur le monde de demain" – sans plus de précision sur la nature de cette action, sur sa dimension citoyenne par exemple, ou sur son inscription dans des formes organisées. La temporalité, elle aussi, est différente : c'est sur l'ensemble de la scolarité primaire, voire l'ensemble de la scolarité que prend sens cette approche, qui se distingue ainsi radicalement des projets plus brefs et surtout plus périphériques menés dans le cadre des Atec ou des Juniors associations.

On retrouve néanmoins dans ces trois univers des éléments en commun : l'idée d'un enfant "auteur de ses apprentissages", chez Freinet, rejoint l'accent mis sur l'expérience et la mise en situation dans les réseaux d'éducation populaire. De même, l'importance de la sociabilité et de la coopération est-elle réaffirmée dans les trois modèles. Au total, il se dégage de ces expériences une ambition commune : faire porter l'éducation sur la capacité d'agir, ensemble, sur le monde.

Richard Robert
 

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