Fêtes, jeunesses et territoires

"Fêtes, jeunesses et territoires" était le titre des deuxièmes rencontres nationales des acteurs de prévention organisées à Bourges en avril 2011. Plus précisément, le thème de travail était "Villes festivalières, apéros géants, rassemblements festifs : quel partage des responsabilités ?"

 

Plus de 200 participants, élus locaux, acteurs de prévention-santé, professionnels de jeunesse, agents de l’État (Jeunesse, Social, Intérieur) et de collectivités territoriales, organisateurs de festivals et de rassemblements festifs, chercheurs, ont échangé et produit durant trois jours.

L’initiative en revient au secrétariat d’État à la Jeunesse, avec le soutien financier de la mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie. La coordination générale était assurée par Eric Bergeault, référent national des rassemblements festifs organisés par les jeunes qui a sollicité, au titre de leur expertise, les Ceméa pour coordonner le comité scientifique et travailler à la structuration des contenus: problématiques de travail, choix des apports scientifiques, travaux des ateliers.

Des constats initiaux

L’invitation aux rencontres disait : "Nous assistons depuis plusieurs années à un fort développement des rassemblements festifs juvéniles dans les espaces publics. Ces rassemblements suscitent parfois l’inquiétude de la population et des autorités parce qu’ils sont vus comme autant de tensions avec les autres usagers de ces espaces communs et comme des occasions pour les jeunes d’expérimenter des relations, des émotions, des ivresses plus ou moins excessives, à l’aide de produits licites ou illicites. Cependant la fête est nécessaire, et le besoin juvénile de "faire la fête" est à prendre en compte positivement car elle est un espace de rencontre et de porosité entre les diverses jeunesses. Les envies de créer de nouvelles formes de fêtes pour diffuser une esthétique culturelle, les envies de se lancer à son tour dans l’organisation locale de rassemblements sous des formes peu ou pas cadrées échappent parfois à leurs initiateurs et génèrent alors des dynamiques qu’ils ne peuvent plus gérer. Ces différents constats nous conduisent à formuler quatre intentions : porter attention à l’émergence et au développement de nouvelles formes artistiques, musicales, plastiques... Prendre en compte les questions de prévention santé et les conduites à risques. Et garantir la protection des personnes et des biens ainsi que protéger certaines personnes de leurs propres excès. Soutenir l’existence de dynamiques festives inhabituelles, des capacités collectives d’auto-organisation." Cette problématique et ces prises de position ont été portées par le comité scientifique et de pilotage, réunissant, dans le cadre d’un partenariat actif : la direction de la Jeunesse, de l’Éducation populaire et de la Vie associative, le référent national sur les rassemblements festifs, la MILDT, des professionnels de jeunesse et d’addictologie, une association nationale de villes (FFSU), et des chercheurs en sciences sociales.

Les réflexions, analyses, positions et propositions du groupe de pilotage de la rencontre ont aussi parfois questionné les politiques publiques.

Le discours introductif de la secrétaire d’État à la Jeunesse a montré l’écart important entre l’expertise issue du terrain et de la recherche et le domaine des représentations non interrogées, fussent-elles ministérielles. C’est que la fête, qui plus est la fête informelle des jeunes, inquiète : ils boivent, se droguent, prennent des risques qui les dépassent, se marginalisent... Du moins c’est ce que disent tout de suite des personnes non ou mal informées. Le sens commun est certes la chose la mieux partagée du monde, mais c’est un mauvais conseiller en matière de choix politiques.

La volonté d’une approche globale et pragmatique

On le voit bien avec les constats posés comme introduction aux échanges, il s’agit clairement de réunir les éléments qui rendront possible et heureuse la fête juvénile vécue dans l’espace public, qu’elle soit de taille modeste (soirée d’été entre amis, entre élèves) ou énorme (apéros, facebook, technival), qu’elle soit organisée de façon solide ou radicalement improvisée. Et ceci sans jugement moral ou esthétique sur ses contenus, les comportements de certains, et sur le statut même de cette fête. Cinq ateliers montraient cette volonté d’approche globale :

  • Quelle prévention avant, pendant et après la fête-festivals, fin de semaine. 
  • Quelles actions dans les espaces hors normes – zones "off", zones temporairement autonomes, squats.
  • Quels accompagnements des petits festivals, et des fêtes en milieu rural ? 
  • Quelle gestion des apéros géants et des nouveaux rassemblements liés aux réseaux sociaux ?
  • Quelle approche des rassemblements électro et techno ?
Une expertise en construction chez les acteurs de terrain

Une diversité d’intervenants et d’acteurs institutionnels, publics et associatifs, est au travail sur l’accompagnement des projets de fêtes et des fêtes juvéniles depuis nombre d’années.

Cela a commencé dans les années 1985-1990, celles du plein développement des raves et des technivals, avec l’action d’associations de réduction des risques et de travailleurs sociaux, tous intervenants pour que la fête "sauvage", non instituée, se passe du mieux possible pour les jeunes. Et déjà, des services déconcentrés de l’État inventaient des réponses coordonnées, à la fois cadrantes et garantissant la fête.

La direction départementale de la jeunesse et des sports du Cher a été à la pointe de ces engagements, et le reste sous d’autres formes administratives. Cela s’est poursuivi avec le développement des après-midi et des nuits festives des grands festivals de musique et de spectacles de rue, puis avec les soirées étudiantes de fin de semaine. Là, des villes, des intervenants sociaux, des associations de jeunes, des structures d’éducation à la santé ont inventé et inventent toujours. Cela se poursuit avec les grands rendez- vous pris par internet, les événements- happenings improvisés. Là aussi des villes, des intervenants sociaux, des structures de santé, des associations de jeunes sont au travail. Notons que les Ceméa sont présents dans ces actions depuis leur commencement avec les actions de terrain expérimentées puis diffusées par le réseau national "Jeunes en errance", et avec des études et recherches commandées par l’État sur les conduites à risques dans les festivals et sur le rapport juvénile à l’alcool.

Les acquis et les conclusions des rencontres

Les actes de cette rencontre sont en cours d’élaboration. Leur évolution est à suivre sur les pages qui y sont dédiées sur le site internet www.ddcspp18.fr. Six grands points ont été présentés en synthèse. Il est maintenant des savoir-faire expérimentés : "On sait faire". Tous les acteurs de la fête juvénile se sont peu à peu forgés des outils de compréhension et d’action. Mais ces savoirs restent à la fois :

  • Morcelés : chacun n’a que les siens, selon son origine et sa fonction, ou au mieux que quelques autres. Parallèles : il subsiste de fortes ignorances réciproques, parfois même des négations réciproques des compétences et savoirs des autres.
  • Locaux : il y a peu de consolidations nationales régulières, en dehors des quelques réseaux au travail : addictions (ANPAA et Fédération addiction), villes (Forum français pour la sécurité urbaine), social et éducatif (réseau Errance Ceméa). Il y a très peu, trop peu de rencontres nationales transversales, ouvertes à tous les acteurs.
  • Happés par l’institutionnalisation : la mise en place de groupes de travail, campagne, de recherches, de dispositifs, de chartes, peut laisser croire que tout est réglé car tout est maîtrisé, alors que les dynamiques festives juvéniles évoluent en permanence.
  • "Naïfs" : la mise en place de réponses visibles, qu’elles soient sécuritaires (interdits, arrêtés, contrôles) ou éducatives (campagnes d’information, dispositifs d’action, chartes) laisse croire que le problème est réglé, alors que les résultats ne sont jamais garantis.
Un vaste chantier est donc à ouvrir pour partager, faire circuler, et pour élaborer collectivement des méthodes d’action partagées.

Les diverses temporalités des divers acteurs ne sont pas aidantes Il faut de la durée, de la longue durée pour (se) comprendre, (se) connaître, entrer en relations de travail, co-construire... Et ceci sans objet direct en dehors du besoin projectif, virtuel, d’anticiper un éventuel événement festif à accompagner. Alors que la survenue d’un événement tardivement annoncé appelle des réponses immédiates, au risque de ne voir exister que des réponses ancrées dans l’approche sécuritaire. L’obsession de l’accident possible et de sa prévention occulte toute autre approche et compréhension de l’événement.

Les actions à engager ne sont pas techniquement, politiquement neutres Ce que nous souhaitons développer et voir se développer repose sur des choix politiques : reconnaissance du besoin d’espaces d’expression et d’autonomie pour la jeunesse, reconnaissances de formes et de pratiques culturelles polymorphes, choix de démarches de prévention en matière de soutien social, de santé. Ceci prenant positivement en compte les normes de la vie nocturne festive, la recherche juvénile d’autonomie, les réalités de la construction  psychologique adolescente... Quand nous disons "politiques" il ne s’agit pas des appartenances politiques, la diversité des appartenances politiques des élus présents au rencontres et des villes au travail le montre. Mais il s’agit pour ces élus d’une conscience de leur responsabilité politique envers les jeunes.

Un pragmatisme d’ouverture est nécessaire pour avancer

Il ne s’agit pas de rester dans un entre-soi des spécialistes de la jeunesse, de la culture et de la santé. D’autres acteurs sont à associer à l’ensemble de la réflexion : forces de l’ordre, fabriquants et vendeurs d’alcool, professionnels de la fête (boîtes, bars), professionnels du tourisme...

"La jeunesse sait ce qui est à faire"

Oui. La jeunesse, ou plutôt des jeunes savent ce qui est à faire. Ceci par expérience acquise : mouvements de pairs et d’auto-support en addictologie, savoirs expérimentés individuels et collectifs liés à la consommation de toxiques... Et dans certains cas, des jeunes en savent bien plus que des adultes.

Non. Le statut de "jeune", l’âge ne suffit pas pour être reconnu comme pair éducatif par d’autres jeunes. Et le fait d’être jeune ne permet pas d’échapper pour cette seule raison aux représentations sociales et culturelles en matière de santé, de prises de risques, de respect ou de non respect des règles.

L’arrivée des médiateurs événements festifs

Des médiateurs départementaux doivent être identifiés dans les DDCSPP, certes. Mais ils ne doivent pas être attendus comme la solution miracle. Ils ne pourront agir que si des associations, groupes et administrations se mobilisent autour d’eux, ils ne pourront agir que s’ils parviennent à être reconnus comme légitimes par les jeunes organisateurs d’événements festifs. Et ils ne pourront être légitimes que si une indépendance relative leur est reconnue de la part des préfets. Alors si les trois pôles (État, acteurs de prévention et jeunes) sont de bonne volonté, ils pourront agir en étant reconnus par tous comme des personnes également de bonne volonté.

La fête des jeunes est un équilibre fragile qui associe les besoins juvéniles de dépassement, d’expérimentations, de rencontres, de découvertes, et les besoins publics de sécurité et de protection. C’est aussi un lieu de production de nouveaux styles et de nouvelles formes culturelles.

Et c’est un espace, un lieu d’autonomie de la jeunesse. Il ne faut donc surtout pas en laisser la gestion aux seuls organes publics de sécurité ! 

Pour aller plus loin : 

DAGNAUD (Monique). La Teuf. Essai sur le désordre des générations, Seuil, 2008. FREYSSINET-DOMINJON (Jacqueline) et (Anne-Catherine) WAGNER. 

L’Alcool en fête, Manières de boire de la nouvelle jeunesse étudiante, L’Harmattan, 2003. MOREAU (Christophe) et (André) SAUVAGE.

La Fête et les jeunes. Espaces publics incertains, Éditions Apogée, Rennes, 2006. CHOBEAUX (François) et (Thierry) MOREL.

Comportements festifs des jeunes au Printemps de Bourges 2008. Recherche pour le ministère de la Jeunesse et la MILDT. Dactylographié, Ceméa, 2008 (en ligne sur les pages de la rubrique Jeunes en errance sur le site des Ceméa : Les pratique sociales-Champs d’action). MOREL (Thierry) et (Marie-Xavière) AUBERTIN.

Chronique d’une alcoolisation festive : les 16-21 ans. Nos-no limit(es) ? Étude pour le Haut-secrétariat à la Jeunesse, 2010 (en ligne sur les pages de la rubrique Jeunes en errance sur le site des Ceméa : Les pratiques sociales-Champs d’action). BERGEAULT (Eric).

Politiques de jeunesse et musiques électroniques. Entre rave-party et teknival, quelle évolution des grands rassemblements ? Paris, Injep, 2008-2011. Mémoire dans le cadre du cycle de formation de consultant, en ligne sur www.injep.fr

FORUM FRANÇAIS POUR LA SÉCURITÉ URBAINE. Le Phénomène du binge drinking en France. Ville, vie nocturne et alcool. Étude parue en 2011. cf. travaux et bibliographies sur www.ffsu.org.

Rassemblements festifs, nouveaux comportements de consommation et actions de prévention. Actes de la première rencontre nationale des villes festivalières, Bourges, avril 2009. Dactylographié, DDCS du Cher.

Voir aussi le site de l’association Adrénaline, "association pour une meilleure gestion publique de la fête" : www.adrenaline.asso.fr

François Chobeaux

Responsable du pôle jeunesse des Ceméa et responsable du conseil scientifique de la rencontre

Sommaire
Fêtes, jeunesses et territoires
Publication source
Vers l'éducation nouvelle
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n°544
Juin 2012

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