Du lien à l’œuvre : de l’animation à la pédagogie en "travail de rue"

L’espace public et l’espace de la classe sont deux espaces lourdement déterminés. Les comportements y sont normés et surveillés, d’ailleurs de façon de plus en plus étroite, selon une tendance sécuritaire qui ne fait que s’amplifier. On ne songe jamais assez à la ressemblance de traitement entre ces deux "univers", ou plutôt aux points communs de l’oppression que les deux subissent ; cette similitude est dure à repérer tellement, en effet, on a souvent dépensé beaucoup d’énergie à opposer l’un à l’autre. Une réflexion de Laurent Ott, philosophe social.

 

Notre association, Intermèdes Robinson, réalise justement des ateliers éducatifs de rue qui abolissent cette frontière "école/rue". C’est très pratique quand nous réalisons les ateliers éducatifs dans les camps des familles Rroms, – alors que des parents se voient interdire la scolarisation préélémentaire (et même l’élémentaire, pour des raisons complexes, par la même occasion) –, car bien entendu, à ce moment-là, nous apportons un peu "d’école", de la relation éducative à ceux qui en sont privés et une fenêtre sur "la langue", sur l’expression.

Faire l’école dans la rue, c’est aussi très pratique quand l’école n’est plus l’école, qu’elle tend à ne plus laisser de place aux activités d’expression, à la bienveillance, à la convivialité, à la relation éducative, et qu’elle consacre ses maigres moyens à une évaluation froide d’apprentissages déconnectés de tout pouvoir sur la vie.

Agir dans l’espace public, c’est interrompre et rompre avec un ordre donné. Quand nous étalons nos tapis sur les pelouses en pied d’immeuble, nous sentons bien les premières fois que nous contrevenons à l’ordre public. D’ailleurs, en général, nous ne sommes pas tranquilles au début. Nous avons peur de tout : de la police, du délinquant, du SDF, du "jeune" qui passe… Souvent les acteurs sociaux qui initient ce type d’ateliers redoutent ces « premières fois ». Ils ont le trac des commencements. Bien entendu, cela se passe bien et passe vite.

De la création…

Un tapis, des gens qui ne circulent plus, qui s’installent et qui accueillent, créent un espace invisible qui est d’une autre nature que l’espace qui l’entoure. C’est un espace potentiel, un « tiers espace », un espace "transitionnel" (Winnicott) qui n’a pas vraiment une grande matérialité (un tapis et quelques caisses, c’est dérisoire), mais qui, pendant un moment, crée de nouvelles conditions de rencontres et de relations.

Rompre avec la monotonie de l’espace public, interrompre son assignation utilitaire à la surveillance et à la circulation, revient en fait à questionner nos rapports sociaux. Que faisons-nous ensemble ? Qu’est-ce qui nous réunit ? Peut-on faire société ou la peur va-t-elle conduire chacun de nous à s’enfermer de plus en plus ?

Et c’est ainsi qu’un atelier de rue, un travail de rue, est une création. L’espace est déjà là, les enfants aussi. Ce qui est créé, c’est la possibilité de leur rencontre, de LA rencontre.

En pédagogie Freinet, la création est ainsi un acte fondateur. On crée pour rompre avec la banalité et l’usure ; on crée pour donner l’envie du neuf et la joie de la découverte. Mais la création, bien entendu, ne se suffit pas à elle-même : elle doit être dépassée à son tour pour devenir "œuvre".

Dans le travail de rue, nous connaissons aussi des animations sans lendemain, des petites manifestations bien sympathiques de type "kermesse", "forum des métiers", "forum des associations", "fête du centre social", "brocante de ceci ou de cela", "château gonflable pour les enfants", qui émaillent le quotidien des espaces publics.

Ce ne sont pas des moments indifférents. Ils suscitent notre intérêt malgré nous, mais ils peuvent aussi terriblement décevoir. En effet, ces animations ponctuelles, saisonnières (celles organisées dans le cadre "Villes vie vacances", par exemple), sont erratiques et sans mémoire. Elles "tournent" en général d’un quartier à l’autre. Les enfants ne peuvent rien y initier, rien y construire. Ils ne peuvent que les consommer.

… À l’œuvre

En pédagogie sociale, nous souhaitons apporter de la durée à nos actions. Considérons d’abord cette durée comme un luxe, tellement nos actions sont précaires : subventions étroites et en péril, difficultés d’accès aux locaux, aux moyens institutionnels les plus élémentaires, pressions en tout genre, instrumentalisation des administrations et politiciens locaux. Cette précarité des actions n’a d’égale que celle du public concerné (enfants, personnes âgées, parents et travailleurs précaires). Elle est même à leur image.

C’est ce luxe de la durée qui va transformer la simple création, rupture évènementielle du quotidien, en œuvre. Nous allons bâtir, nous allons durer, et donc nous allons devoir grandir, changer, débattre, nous débattre encore et encore.

L’œuvre en pédagogie sociale dans la vie sociale nait de la rupture, mais crée ses institutions. Ainsi, nos ateliers s’appuient sur des rituels, des responsabilités d’enfants, des organisations pratiques dont nous débattons ensemble. Nous mettons en place des temps différenciés : accueil, activités, goûters, "au revoir". Nous avons ainsi mis en œuvre à Longjumeau un "Conseil démocratique des enfants du quartier" qui se réunit chaque semaine… dehors.

Le but de cette institutionnalisation est d’assurer la sécurité affective et relationnelle entre enfants, familles et adultes impliqués, sans laquelle rien ne se fait, sans laquelle rien ne change.

Cette durée et cette institutionnalisation organisent notre mémoire. Nous faisons des photos, nous nous les donnons ; nous faisons des expositions. Les anciens reviennent. Les nouveaux, qu’ils soient enfants, parents, professionnels, apprennent que la structure est ancienne. Ils "héritent" de son histoire, de ses compétences, de ses relations acquises.

Ainsi, la relation humaine me parait souvent une matière comme une autre pour en faire "de l’art". Comme avec la peinture ou la musique, on passe beaucoup de temps, d’abord, à s’essayer à "la création". Il faudra s’organiser, s’engager, pour aller ensuite vers une œuvre.

Au sein du chantier de pédagogie sociale de l’ICEM se réunissent des artistes, cinéastes, chercheurs, étudiants, enseignants, éducateurs de jeunes enfants, militants associatifs qui ont ce désir de bâtir, de faire œuvre dans leurs relations humaines et sociales, dans leur environnement direct.

Chacun initie là où il est des espaces où la relation peut naitre, évoluer et aller dans des directions ou des dimensions qu’on n’avait pas prévues et qui, à l’occasion, nous perturbent, nous embarrassent. Les créateurs sont ainsi souvent dépassés par leur œuvre. Celle-ci vient à les habiter, les conduire là où ils n’avaient pas idée d’aller.

J.H. Pestalozzi, pédagogue suisse disciple de J.-J. Rousseau, invitait à "se faire une œuvre de soi-même" ; il ouvrait ainsi cette frontière entre l’art, la création et la vie. En pédagogie sociale, j’ai pourtant l’impression que les chemins que nous empruntons nous mènent bien plus loin que l’idée (très moderne) de se construire soi-même, de gérer sa vie, etc. Nous apprenons, nous, au contraire, l’importance de prendre en compte le hasard, l’inattendu, l’autre, le collectif. On pourrait dire en quelque sorte que le propre de l’œuvre sociale est de nous échapper, de nous dépasser.

Ainsi, en pédagogie sociale (ce qui la différencierait encore une fois de la pédagogie nouvelle), l’invitation de Pestalozzi pourrait être subvertie en : "Faire œuvre de sa relation aux autres."

Laurent Ott, Chantier de pédagogie sociale

Publication source
Le Nouvel éducateur
Transformations - De la création... à l'oeuvre
n°205
Dec 2011

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