Donner son essor à l'élève : l'accueil des enfants de deux ans en maternelle

L'école maternelle se propose d'accueillir de jeunes enfants porteurs de cultures familiales diverses et de les amener à la construction d'une culture scolaire commune dans laquelle chacun trouvera sa place et qui sera également reconnue par les familles. L'entrée dans les apprentissages prend souvent des formes ritualisées et vise essentiellement des apprentissages sociocognitifs. Dès l'entrée en maternelle les apprentissages langagiers et l'activité réflexive permettent à chaque enfant peu à peu de devenir élève, la prise en compte de ses besoins fondamentaux en est la condition indispensable.

La scolarisation des enfants les plus jeunes a souvent été l'objet de controverses ; critiquée par certains spécialistes de la psychologie enfantine, parfois évoquée comme élément positif dans la prévention de l'échec scolaire et souvent utilisée comme variable d'ajustement dans la gestion de la carte scolaire.

Dans ce débat, il importe de ne pas confondre les excès de temps passés en collectivité et les effets de la scolarisation à deux ans. Contrairement à la situation dans nombre de pays européens, la scolarisation des enfants de moins de trois ans, est constitutive des lois organiques de la République française. Dès l'origine de l'école maternelle, elle fut inscrite dans les textes. L'arrêté de juillet 1882 précise dans l'article premier que "les écoles maternelles [...] sont des établissements d'éducation dans lesquels les enfants des deux sexes reçoivent les soins que réclame leur développement physique, intellectuel et moral. Ils peuvent y être admis dès l'âge de deux ans accomplish". Remarquons au passage qu'il est question d'éducation sans discrimination entre filles et garçons avec une attention portée à différentes dimensions du développement de l'enfant.

De nos jours, cette disposition existe toujours particulièrement pour les secteurs ruraux et urbai ce faisant, alors qu'il présente un caractère unique aux yeux de sa famille, il entre dans un univers plus large composé de pairs ayant le même statut que lui, auxquels il va être confronté. Il va se socialiser, apprendre non plus seulement des adultes mais aussi avec et par ses pairs et parmi eux, il va devoir construire son identité d'élève et trouver sa place non privilégiée mais reconnue par tous. Les activités ritualisées l'invitent à prendre part à la vie du groupe. Il va devoir discerner dans la parole adressée par l'enseignant(e) au groupe une parole qui le concerne, personnellement.

L'école maternelle se propose de favoriser les apprentissages du jeune enfant

L'entrée en maternelle correspond à l'âge privilégié de l'apprentissage de la langue, l'objectif essentiel étant l'acquisition d'un langage riche, organisé et compréhensible par l'autre et la découverte progressive de l'écrit. Les activités proposées au jeune enfant visent son développement cognitif. À travers les jeux, les événements vécus ensemble et évoqués grâce au langage, chacun est amené à mobiliser son attention, sa capacité de mémorisation et sa réflexion. Les activités proposées transforment les objets, même usuels, en objets de savoir. Progressivement, par les échanges langagiers, l'enseignant(e) aide les enfants à mettre en liens les éléments rencontrés et à exercer leur activité réflexive à partir de leur vécu. La maternelle joue un rôle de prévention à l'égard des difficultés de maîtrise du langage, car il existe une grande disparité des compétences langagières suivant les enfants : origines familiales...

L'école maternelle joue un rôle socialisateur

Le jeune enfant va, à son rythme, entrer en relation avec les autres enfants à travers les jeux et les rituels qui s'instaurent peu à peu dans la classe. C'est un espace mental partagé qui se construit au travers des récits, comptines, jeux de marionnettes et diverses activités permettant une ouverture culturelle. Les contes traditionnels font partie du patrimoine commun. À ce titre, ils sont privilégiés. Les albums peuvent être choisis sur la liste proposée par l'Éducation nationale en raison de leurs qualités littéraires ou en fonction des thèmes qui concernent les enfants et les diverses cultures d'origine des familles. Des références communes se mettent en place au fil de la classe, elles vont favoriser la construction d'une culture partagée qui aura pour chaque enfant une charge affective et une réelle signification personnelle qu'il pourra évoquer avec ses parents grâce à ce qu'il rapporte de l'école, au cahier de vie et aux événements particuliers auxquels les parents sont associés. À ce stade, il ne s'agit pas d'apprendre la Marseillaise, mais de se constituer une culture scolaire partagée et reconnue par les familles.

Un rôle moteur dans le développement psychique de l'enfant

L'enfant est amené progressivement à devenir élève. Le désir de savoir se construit habituellement dans la famille mais pour certains enfants c'est l'école qui va devoir le susciter : cela confère à la maternelle un rôle particulier.

De même, l'école est amenée à jouer un rôle de contenant, posant des limites à l'instar de la famille. Le rapport aux règles de vie y est moins subjectif que dans la famille, si la négociation existe elle dépend moins de l'affectif. Certains enfants réputés « capricieux » en famille sont très corrects en classe. L'école donne l'occasion aux enfants d'apprendre à gérer leurs frustrations, à différer leur plaisir, chez les plus petits cela est extrêmement perceptible dans nombre de situations quotidiennes sensibles telles que le partage des jeux, le tour de rôle pour prendre la parole ou se servir, le respect de la personne et des biens d'autrui.

L'enfant apprend à différencier l'autorité de tout autre pouvoir

L'enseignant(e), à la différence de l'éducatrice de jeunes enfants, à travers sa mission de transmission de savoir, représente cette autorité que l'enfant apprend à repérer. Selon J. J. Tyszler, psychiatre et psychanalyste "l'école maternelle n'est pas maternante. Elle ne poursuit pas uniquement le vœu d'une assistance protectrice et indulgente au profit du développement de l'enfant. Elle le confronte à une dimension nécessaire dès le plus jeune âge : celle de l'autorité d'une parole. L'autorité n'est pas le pouvoir. L'enfant doit apprendre très tôt cette distinction fondamentale de toute humanité et de toute citoyenneté." Cette entrée précoce dans le "métier d'élève" ne peut se réaliser de façon positive que si ses besoins fondamentaux de petit enfant sont effectivement pris en compte. Si l'école maternelle veut accueillir tous les jeunes enfants et leur famille dans les meilleures conditions, elle doit tenir compte des besoins de leur âge, de leurs rythmes et de leur "histoire personnelle". Dans la pratique, cela implique des dis- positions précises concernant les modalités d'accueil de chaque enfant. De plus, les adultes sont amenés à adopter une attitude particulière, évolutive, guidée par l'observation fine de l'évolution des enfants.

Modalités d'accueil et progressivité des apprentissages

Auprès de l'enfant, l'enseignant(e) joue un rôle d'étayage affectif et cognitif. En petite section, la séparation d'avec la famille est l'objet de toutes les attentions, car ce vécu va avoir une incidence importante tant sur le bien-être de l'enfant que sur le rapport à l'école et la scolarité.

En tant qu'enseignante qui accueille des tout-petits, je sais que je vais devoir accompagner chaque enfant dans l'élaboration de la séparation, processus qui n'est pas spécifique à la maternelle, il s'accomplit aussi dans les autres lieux de garde, mais je sais que je peux m'appuyer sur la capacité de symbolisation à l'œuvre dans le jeu, le dessin, le modelage et sur des objets de savoirs propres à l'école tels que la langue du récit qui permet l'évocation de la mère absente, du vécu de l'enfant et de ce qui va advenir pour lui dans le futur. J'introduis aussi l'enfant à l'usage d'écrits qui le concernent car ils lui permettent de garder en mémoire des épisodes de sa vie en classe et de les partager avec sa famille tels que le cahier de vie ou le carnet de progrès. Par cette démarche, une relation de confiance s'instaure peu à peu. Elle soutient l'enfant pour surmonter la séparation en donnant du sens aux apprentissages scolaires. Ces conquêtes scolaires l'aident à grandir. L'expérience de la classe m'a convaincue de la nécessité d'une observation fine de chaque petit de deux ans, elle me permet d'aménager les propositions d'activités et les consignes en fonction du développement de chacun en apportant une nécessaire souplesse aux conditions de scolarisation : durée de présence, exigences... Si les rythmes biologiques sont respectés (rentrée progressive, accompagnement des familles, aménagement du temps, activités de concentration courtes, aménagement de l'espace, coins calmes) alors le jeune enfant pourra bénéficier des apports structurants de la maternelle.

Dialogue avec les parents

Certains sujets sont particulièrement sensibles lors de la première rentrée. Les premiers contacts avec l'école, de préférence avant la rentrée et en présence des parents permettent à l'enfant de faire connaissance avec les lieux et les personnes à qui les parents le confient. C'est pour moi l'occasion de sécuriser l'enfant et sa famille et d'aborder quelques points délicats comme la propreté (qui est requise pour fréquenter l'école mais souvent d'acquisition récente et fragile), l'usage de la sucette réservée à la sieste, la place du doudou qui va progressivement se faire plus discrète. La durée souhaitable de fréquentation de l'école est aussi abordée avec les parents. Pour faciliter une familiarisation progressive, il me semble préférable de ne pas inscrire l'enfant à la cantine les premiers temps et de commencer par une scolarisation le matin uniquement, je propose aux parents de faire le point au bout de quelques jours avant d'envisager une présence plus longue à l'école.

La vie en collectivité est fatigante, j'attire l'attention des parents sur l'importance du repos et du sommeil pour la croissance et les apprentissages, j'insiste sur rôle de la sieste et l'importance d'un coucher pas trop tardif. Importance également de l'autonomie que les enfants vont acquérir aidés par un environnement sollicitant leur initiative : vêtements faciles à enfiler, place et objets personnels marqués au nom de l'enfant, repères dans l'espace et le temps, choix des activités.

Comment l'enfant grandit-il ?

J'aborde ces différentes questions lors de la rentrée que j'échelonne sur plusieurs jours. Elles sont reprises dans le cahier de vie de l'enfant et peuvent être abordées à l'accueil du matin. Chaque début de matinée, un temps d'accueil va permettre une séparation en douceur. Pour l'enfant, c'est une façon sécurisante de commencer la journée par un jeu en présence d'un membre de sa famille et pour le parent c'est la possibilité quotidienne de dialoguer avec l'enseignant(e). Parfois, ces questions font l'objet d'échanges assez vifs avec les parents car les points de vue divergent, nécessitant une confrontation. Les sujets les plus fréquemment abordés concernent la sucette, la propreté, le contenu du goûter ou la durée du temps passé en classe. Le comportement de l'enfant lorsqu'il pose problème (il pleure, il a mordu son voisin) est aussi abordé comme indicateur du "comment grandit l'enfant" et de son adaptation à l'école. S'il existe parfois des conflits, bien souvent, les échanges entre adultes portent sur les observations positives qui concernent les acquisitions de l'enfant et la conquête de son autonomie. Il ne s'agit pas seulement de rappeler le règlement mais de réajuster les points de vue entre des parents qui considèrent que leur enfant est encore bien petit et une équipe éducative qui a le souci de l'intérêt de l'enfant (qui grandit) et des exigences liées à la gestion de la collectivité scolaire et à la sécurité. Grâce à ces échanges, ces conflits parfois, les parents apprennent peu à peu leur rôle de parents d'élèves et découvrent les objectifs de l'équipe enseignante de l'école maternelle – tournés vers la conquête du langage, de l'autonomie et de la socialisation. Dès l'arrivée d'un petit nouveau, j'envisage déjà en tant qu'enseignante l'ensemble des compétences futures qu'il va acquérir durant l'école primaire et j'essaie d'en favoriser les préalables mais je sais que tout cela s'inscrit dans un processus d'apprentissage progressif et individuel dont le rythme d'acquisition reste propre à chacun et qu'il m'appartient d'accompagner avec l'ensemble de l'équipe éducative.

La formation des adultes : un enjeu décisif

L'école maternelle a vu la formation de ses acteurs pratiquement disparaître ces dernières années. Or, rappelons-le avec force, la spécificité des jeunes enfants réclame un professionnalisme qui doit se construire sur une formation théorique sérieuse assortie d'une analyse des pratiques. En outre, la relation éducative avec de jeunes enfants nous interpelle en tant que personne et demande souvent une remise en cause personnelle qui devrait être étayée par une réflexion collective. L'accueil des jeunes enfants à l'école maternelle, notamment lors de la première rentrée ne peut être laissé à l'improvisation. Enseignants et ATSEM doivent être conscients que la séparation d'avec la famille est une question essentielle pour le petit enfant, même s'il a connu un mode de garde auparavant ; c'est pour lui une expérience éprouvante et pour ses parents également et il incombe aux professionnels d'en tenir compte en étant convaincus du bien-fondé de leur écoute et du temps qu'ils accordent à chacun durant cette période.

L'observation : un outil essentiel

Les jeunes enseignants sont souvent confrontés à plusieurs difficultés ; de par leur propre expérience de prise d'autonomie en tant que jeunes adultes, ils peuvent avoir tendance à minimiser la portée de cette difficulté de séparation et donc ne pas accorder suffisamment d'attention aux manifestations de chaque enfant et de sa famille. Accompagner l'adaptation de chaque enfant et l'aider dans l'élaboration psychique de la séparation demande une bonne disponibilité affective de la part des adultes et le soutien de l'équipe. Le déficit de formation et les multiples injonctions dont les acteurs de la maternelle ont été l'objet ces dernières années peuvent induire une incapacité, voire de la culpabilité à porter attention aux besoins des enfants et une précipitation à installer les enseignements les plus facilement évaluables en termes d'acquisitions scolaires.

Les apprentissages sont multiples à cet âge mais ils ne laissent pas de traces écrites et un(e) enseignant(e) non préparé peut méconnaître les réelles situations d'apprentissages en privilégiant des exercices conçus pour les grandes classes mais artificiels pour les plus jeunes. Les approches fondées sur le jeu et l'expression sont essentielles et ne doivent pas être négligées au profit d'enseignements trop abstraits. En outre, la hâte d'en découdre avec les apprentissages structurés peut pousser l'enseignant à méconnaître les difficultés des enfants au risque de stigmatiser les plus fragiles par des évaluations inadaptées. L'observation est un outil essentiel pour adapter la pédagogie à chaque jeune enfant. Le rôle de l'adulte auprès du jeune enfant consiste également à introduire les règles de vie collective et assurer la médiation avec la culture. En conséquence, la formation des enseignants de maternelle doit envisager l'approche du jeune enfant et de son développement dans toute sa complexité si elle veut atteindre les objectifs assignés à cette première école.

Marie-Claude Augeard, enseignante, militante Ceméa Languedoc-Roussillon

 

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