Wakanga

Interview de Nicolas Gruau, organisateur d’ACM pour l' Association Wakanga.

 

Pourquoi créer un organisme d’accueil collectif de mineur au début du XXIe siècle ?

Je crois que Wakanga est le résultat d’un rêve un peu fou de quelques jeunes animateurs et directeurs désireux de s’approprier un projet et de devenir acteurs à part entière du milieu des ACM. Le constat de départ était certes le manque de séjours "généralistes" et se situant dans le courant hérité de l’Éducation populaire, mais c’est surtout une passion commune, un brin de folie etpas mal de chance qui ont permis de concrétiser cette aventure. Depuis, nous avons consolidé nos engagements et nous tentons de développer un type de colo que les grands acteurs du secteur ont délaissé au profit de séjours toujours plus axés vers de la consommation d’activités et dont les prix ne cessent de grimper. Reste que le lancement de l’association fut un véritable défi, tant les étapes administratives que nous avons dû suivre ressemblent à s’y méprendre à un parcours du combattant. De plus, aucun acteur institutionnel n’a voulu croire en notre projet, ce qui nous a obligés à financer les débuts sur nos fonds propres, accentuant encore les périodes de découragement. Heureusement que nous n’en savions pas grand-chose au départ, sinon nous ne nous serions sans doute pas lancés dans l’aventure ! Après deux premières années d’existence, Wakanga organise en 2011 le départ en vacances d’un peu plus de 500 enfants. Originaires d’un gros quart Ouest de la France (Normandie, région parisienne, Pays de la Loire et Bretagne principalement), ils se répartissent sur cinq séjours, découpés eux-mêmes en plusieurs périodes allant d’une semaine à dix jours principalement pendant l’été. L’équipe d’adultes chargée de les encadrer se compose d’un salarié permanent, d’une dizaine de directeurs et directeurs adjoints qui eux-même coordonnent près d’une centaine d’animateurs et personnels techniques.

Comment vous situez-vous par rapport aux organisateurs, qu’ils soient associatifs (Ligue de l’Enseignement, PEP) ou à vocation lucrative ?

Lorsque nous avons analysé le milieu des organisateurs, nous avons remarqué cette multitude de structures aussi différentes par leur taille que par leur fonctionnement. Notre positionnement par rapport à cela est assez clair. Il nous paraît illusoire de pouvoir organiser, préparer et contrôler 150 séjours se déroulant simultanément, au risque de voir se diluer fortement nos engagements éducatifs. De plus, nous défendons un ancrage local qui nous semble être le seul permettant une réelle interaction avec le milieu.

Nous militons également pour que les vacances collectives restent dans un cadre non lucratif. Comment défendre simultanément le statut de volontaire pour nos animateurs et directeurs si parallèlement les bénéfices engrangés servent à verser des dividendes ? Et plus généralement, nous ne pensons pas que les ACM doivent être "rentables" au sens financier du terme, au risque de priver de vacances un grand nombre d’enfants. Néanmoins, il est évident qu’être un petit organisateur comporte des risques. Les dirigeants peuvent être peu ou pas formés à leurs responsabilités, les processus utilisés sont parfois artisanaux et les moyens souvent limités. Mais nous pensons qu’au lieu de chercher à les supprimer sous prétexte de fiabiliser le monde des organisateurs, il est urgent de leur apporter l’aide et les conseils nécessaires, notamment via notre ministère de tutelle qui semble avoir quelque peu délaissé cette mission.

Quelles sont les valeurs que vous soutenez ou que vous défendez ?

Les valeurs que nous défendons sont multiples, mais celle qui nous tient certainement le plus à cœur est le "vivre ensemble". À l’heure où le repli sur soi se développe et où les sentiments communautaristes se renforcent, il nous apparaît primordial de permettre aux enfants d’avoir une, et même plusieurs si possible, expérience(s) de vie en collectivité où l’on apprend à accepter l’autre tel qu’il est. Cela se traduit par un brassage social important sur nos séjours ou bien encore par l’accueil de quelques enfants en situation de handicap dans un cadre autre que des séjours spécifiques pour tel ou tel public. Cette notion est ensuite développée au sein de chaque centre dans lesquels, plutôt que d’imposer des règles de vies froidement décidées par des conceptions d’adultes, nous construisons un fonctionnement avec les enfants tout au long du séjour, grâce à des outils de régulation tels que les conseils d’enfants pour n’en citer qu’un.

De quels repères ou références pédagogiques nourrissez-vous vos projets ?

C’est assez paradoxal, mais notre action n’est finalement que peu théorisée ou référencée. La moyenne d’âge des membres de l’association (entre 20 et 25 ans) et leur engagement occasionnel nous ont obligés à construire nos projets en partant de résultats concrets attendus plutôt que de références éducatives existantes. Des idées, nous en avions beaucoup, la plupart issues de ce que nous avions pu voir et tester, ici ou là. Ce n’est que maintenant que nous cherchons à les ancrer dans une réflexion plus globale sur nos pratiques, en les rapprochant parfois de ce qu’ont pu écrire de grands pédagogues. Notre projet éducatif insiste sur le fait que nous concevons le centre de vacances comme un temps de co-éducation. Cela se traduit concrètement par la mise en place d’un lien fort entre le directeur et les parents. Dès l’inscription, chaque famille peut dialoguer par mail avec le directeur du séjour choisi afin de pouvoir transmettre toute information importante ou simplement poser des questions sur le fonctionnement du séjour. Quelques semaines avant le départ, chaque équipe envoie un courrier à destination des enfants et des parents donnant quelques informations clés et présentant l’organisation concrète du séjour. Une fois sur le séjour, nous prenons beaucoup de temps pour accueillir les familles sur le centre tant il nous semble important de montrer et d’expliquer ce que nous allons faire. C’est un temps qui nous permet aussi de présenter aux parents des choix pédagogiques, qui ne sont pas forcément connus ou compris. Et jusqu’au retour, nous répondons régulièrement aux sollicitations des parents qui n’auraient pas trouvé de réponses à leurs questions sur le blog de la colo, la ligne téléphonique n’étant pas "réservée aux urgences".

Pour l’encadrement, par qui les choix de recrutement sont-ils faits ?

Pour commencer, nous incluons également dans l’équipe de Wakanga, en plus des directeurs et animateurs, les personnels techniques et cuisiniers travaillant sur nos séjours lesquels sont tous réalisés en gestion directe afin de s’affranchir d’un maximum de contraintes. Cela nous semble important, puisque bien que tr vaillant généralement en coulisse, ces personnes sont partie prenante des colos et doivent, à ce titre, pouvoir discuter du projet qui les régit. Notre projet éducatif, écrit de façon triennale, résulte d’un travail collectif auquel chaque salarié et chaque adhérent de l’association sont conviés. Nos engagements sont alors revus, décidés et précisés avant d’être votés en assemblée générale. Nous demandons également à nos directeurs d’adopter une démarche sensiblement identique lors de l’écriture de leur projet pédagogique, à savoir la participation de l’intégralité de l’équipe. Pour le reste, notre ancrage local (défendu un peu plus haut), nous permet de réunir une bonne partie de nos équipes estivales pendant l’année pour mettre en place des temps de formation interne sur des thématiques spécifiques et ainsi garantir une forte compétence de nos animateurs, indispensable à la conduite des activités proposées aux enfants, ainsi qu’une dynamique propre à l’association, aidant ainsi à garantir le renouvellement de ses membres et de ainsi sa pérennité.

L'activité ? La vie collective ?

Sur les séjours de Wakanga, les enfants grimpent dans les arbres, utilisent des perceuses électriques, aident le cuisinier à faire à manger ou partent quelques heures en autonomie. Nous revendiquons en premier lieu l’appropriation de tous les espaces de liberté laissés à notre disposition par le législateur. Trop souvent, l’action des équipes pédagogiques est limitée à grand renfort de prétextes réglementaires plus ou moins fondés, ce qui nous semble dommageable pour l’enfant tant le champ des possibles reste vaste. Nous essayons aussi, autant que faire se peut, d’ouvrir le centre de vacances sur le monde extérieur et non de se cantonner dans notre "bulle protectrice". Pour cela nous multiplions les partenariats locaux, avec un agriculteur qui nous prête son champ pour camper ou un maraîcher de la région qui nous approvisionne en légumes frais.

Enfin, nous défendons, bien sûr, le droit pour l’enfant de choisir le programme de ses vacances et pas uniquement entre plusieurs propositions d’adultes. Les activités ne sont pas imposées et il est toujours possible de passer l’après-midi à lire un livre sous un arbre plutôt que d’aller construire des cabanes. Reste que défendre ces convictions est une action militante forte tant les pressions diverses tendent à lisser les pratiques vers des séjours standardisés que nous jugeons "sans saveur".

Comment vous projetez-vous dans l’avenir ? Quelles évolutions des ACM, à votre avis, et quelles évolutions souhaiteriez-vous ?

L’avenir des colonies de vacances est incontestablement incertain. Le patrimoine immobilier se réduit à vue d’œil, les financements publics dont disposait ce secteur ont tendance à diminuer, contribuant sans doute à réduire le nombre d’enfants partant en vacances, l’apparition d’acteurs à but lucratif fragilise encore plus le pilier militant de l’Éducation populaire et, on l’a vu dernièrement, la remise en cause du CEE n’est pas sans poser des questions inquiétantes. Mais c’est également ce constat plutôt sombre qui nourrit notre envie de continuer à réinventer chaque jour les colos qui ont rythmé les vacances de tant d’enfants.

Cette remise en cause, nécessaire et souvent instructive, contribue aujourd’hui à renouveler l’éventail des séjours mis à disposition des parents. Nous espérons bien sûr que l’État reprenne en main ce secteur qu’il a délaissé ces dernières années mais nous restons persuadés que c’est à nous, organisateurs militants, d’aller à la rencontre des parents dont nous sommes susceptibles d’accueillir les enfants afin de les sensibiliser sur ce qui fait réellement un séjour, et sur les valeurs qui en découlent. Quand à l’avenir de Wakanga, nul ne sait vraiment ce qu’il en sera. Nous réfléchissons à des actions de promotion des ACM, d’où le site internet que nous venons de lancer (www.retro-colo.fr) qui retrace cent ans de colonies de vacances. Nous espérons également pouvoir encore monter quelques séjours pour atteindre un point d’équilibre financier, notamment à destination des maternels et des adolescents, avec tout le travail et les risques que cela suppose. Mais je crois qu’au-delà de ça, nous avons déjà réussi à prouver qu’il est encore possible à 25 ans à peine, avec quelques idées et un peu de bon sens, de mener à bien un projet aussi ambitieux que celui-ci. Et c’est sans doute le principal. 

Nicolas Gruau - organisateur d’ACM, propos recueillis par Alain Gheno

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