Combien de décrocheurs ? Une question politique

Parmi les 700 000 jeunes qui sortent du système éducatif en France chaque année, combien sont "officiellement" considérés comme des décrocheurs, c'est-à-dire sans avoir obtenu de diplôme du secondaire ? 50 000, 120 000, plus de 250 000 ? Les différents modes d'observation et de comptage donnent des résultats qui varient du simple au double. Et si les chiffres ne masquent pas la difficulté à juguler le phénomène, son exploitation est jugée, en revanche, éminemment politique. Petit résumé des articles du Cereq et des Déchiffreurs de l'éducation [1]
Repérer les décrocheurs… à chacun sa méthode

Revenons d'abord sur la définition du décrocheur. Selon le site Eduscol, le site de la Direction générale de l'enseignement scolaire (DGESCO), il s'agit de "tout jeune qui quitte le système de formation initiale, sans avoir le niveau de qualification minimum requis par la loi". La loi, quant à elle, fixe le niveau de qualification minimum à un baccalauréat général ou un diplôme à finalité professionnelle. Comment sont repérés les décrocheurs ? Un jeune sorti sans diplôme peut être repéré et pris en charge par plusieurs institutions : l'établissement scolaire ou les structures de l'accueil, de l'information et de l'orientation.

Le Céreq (Centre d'études et de recherches sur les qualifications) a recensé les différents modes de comptage. Un premier comptage s'effectue au niveau du rectorat. Il consiste à recenser les sorties de formation initiale jugées précoces. Elles sont comptabilisées à partir des inscrits de l'année n-1 qui ne sont plus inscrits en année n. Une part des sorties précoces est constituée de jeunes sans solution de formation à la rentrée scolaire parce qu'ils n'ont pas été affectés dans la formation de leur choix, faute de places disponibles, en particulier dans les lycées professionnels.

Le deuxième type de comptage, qui s'effectue au niveau de l'établissement, est un relevé des absences répétées, avec une marge de tolérance autour du seuil prescrit de quatre demi-journées mensuelles.

Le troisième type de comptage provient des services spécialisés de l'Éducation nationale. A la suite de la généralisation des Cellules de veille éducative dans chaque bassin de formation, le service académique d'information et d'orientation du rectorat (SAIO) comptabilise le nombre d'entretiens de situation réalisés avec les décrocheurs potentiels repérés au sein des établissements. Ce "risque de sorties" d'ailleurs contesté par le collectif des déchiffreurs de l'éducation , qui dénonce "l'arbitraire" qu'entraîne une telle définition.

À ces sources statistiques multiples gérées par l'Éducation nationale, il faut comptabiliser également le dénombrement des jeunes ayant été reçus par un conseiller de mission locale. En principe, ces jeunes devraient auparavant être passés par un CIO (Centre d'information et d'orientation) et n'arriver dans une mission locale [2] qu'au plus tôt un an après leur sortie de scolarité, mais c'est loin d'être le cas.

Enfin, le quatrième type de comptage est opéré par les CFA (Centre de formation d'apprentis), les établissements d'enseignement agricole et ceux du secteur privé, qui possèdent leur propre mode de comptabilisation et qui les transmettent au rectorat dans des conditions variables selon les académies.

À cela s'ajoute un tout dernier dispositif, qui croise les différentes listes obtenues. Mis en place en février 2011, le Système interministériel d'échange d'informations (SIEI) unit les contributions des ministères de l'Éducation, de l'Emploi, qui devraient être rejoints par d'autres ministères.

Derrière les chiffres…

Avec une telle hétérogénéité de méthodes, on obtient des chiffres allant de 50 090 à 254 000 décrocheurs (ce dernier chiffre provenant du SIEI). Pour le Céreq, "par analogie avec les statistiques de chômage du ministère du Travail, de l'INSEE et du Bureau international du travail", de tels écarts "ne résultent ni d'obstacles techniques ni d'erreurs d'estimation" mais proviennent en grande partie du fait que "chacun prend une mesure au regard de sa mission". Pour pallier les difficultés liées aux nombreux dispositifs, deux voies restent ouvertes pour le Céreq : "promouvoir la coopération transversale aux institutions, et affiner le repérage en privilégiant une approche territoriale du décrochage". Le centre propose ainsi d'harmoniser les dispositifs d'observation et de mesure du décrochage scolaire.

Pour le collectif des déchiffreurs de l'éducation en revanche, les chiffres repris par le précédent ministre de l'Éducation nationale Luc Chatel (254 000) sont "incohérents et recueillis dans des conditions discutables, portant sur des périodes différentes et incompatibles avec le rythme régulier de l'année scolaire". Des chiffres gonflés, cumulant tout ou partie des flux de deux années scolaires successives, non comparables au fil des ans.

Ce sont les enquêtes emploi de l'INSEE qui se révèlent les plus justes et les moins susceptibles d'être manipulées. Ces enquêtes questionnent les jeunes adultes sur leur niveau de diplôme le plus élevé et sur l'année où ils l'ont obtenu. Le fait d'exploiter de telles données plutôt que celles issues des établissements scolaires permet, selon le collectif des déchiffreurs, d'éviter le risque de double compte dû à des changements d'établissements mal repérés.

À partir de ces données, trois indicateurs principaux sont élaborés dont celui des "sortants sans diplômes". Et parmi les 700 000 jeunes (entre 18 et 25 ans) sortis du système éducatif en France chaque année, 17% n'ont pas obtenu de diplôme du secondaire soit 122 000 individus. C'est le chiffre le plus communément cité.

1. Décrochage scolaire : vers une mesure partagée, Bref n°298-1, Céreq, avril 2012 ; Décrocheurs : accrochez-vous !, Les déchiffreurs de l'éducation, les blogs des Cahiers pédagogiques, mars 2012.
Le collectif des déchiffreurs de l'éducation est composé d'organisations, d'associations et de personnes, qui se sont regroupées pour manifester leur préoccupation face aux pressions exercées par le pouvoir exécutif sur la production et la diffusion des données relatives au système éducatif.

2. Une mission locale accompagne des jeunes (16-25 ans) qui ne sont plus scolarisés ou étudiants vers un projet professionnel. Leur financement est assuré par les collectivités territoriales, l'État et le Fonds Social Européen.
 

Publication source
Les Idées en mouvement
Les dossiers de la ligue - octobre 2012

Oct 2012

Autres ressources

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