Avons-nous un escargot dans l'oreille ?

Comment faire du langage, de la lecture, des sciences… dans une classe de CP en partant d’un questionnement d’enfant. Voici le récit des quatre jours qui ont suivi un entretien du matin dans la classe de Monique Quertier à Épinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis).
  • Lundi 7 janvier

Pendant l’entretien du matin, Steven prend la parole :

"Mon papa m’a dit qu’on avait un escargot dans l’oreille."

Étonnement général !

"Un vrai escargot ?

– Oui.

– Avec des cornes et une coquille ?

– Oui et même que quand il est mort, on n’entend plus rien."

Beaucoup d’enfants protestent en disant que ce n’est pas possible d’avoir un animal vivant dans son oreille, mais certains sont prêts à le croire… Alors, je propose de mettre la question à l’étude un jour prochain. J’inscris sur le planning de la semaine dans la colonne projet : "Qu’y a-t-il dans notre oreille ?"

Et l’entretien du matin se poursuit.

  • Mardi 8 janvier

Le lendemain matin, Steven arrive avec un livre en disant :

"Dans mon livre, il y a le dessin de l’escargot qui est dans l’oreille."

Tout le monde regarde (c’est un croquis de l’oreille interne) :

"C’est la forme d’un escargot, ce n’est pas un escargot.

– Dans notre oreille, il y a quelque chose qui ressemble à un escargot.

– Non, c’est un vrai escargot qui est dessiné.

– Pas possible, ce qu’il y a dans l’oreille, c’est une spirale qui tourne comme la coquille de l’escargot et c’est derrière le "tampon", alors si c’était un escargot, il ne pourrait pas respirer et vivre parce que le "tampon", ça bouche l’oreille. Je le sais parce que le mien, on l’a percé pour me soigner.

– Ce n’est pas le tampon, mais le tympan. (Moi) :

– On n’a qu’à lire ce qui est écrit."

Alors, tout le monde se met à essayer de lire… Échec ! Les enfants ne reconnaissent aucun mot. C’est un livre écrit dans une langue étrangère. Steven l’a eu en cadeau d’un cousin du Portugal. Devant l’intérêt des enfants, je décide de les emmener tout de suite à la bibliothèque.

C’est la première fois que nous nous rendons à la BCD de l’école pour une recherche documentaire. Les enfants ne connaissent que le coin albums. C’est donc l’occasion de faire connaissance avec le lieu et la classification des livres.

Je propose une petite promenade en silence, les mains dans le dos avec pour mission de tout regarder.

Retour en grand groupe. Chacun dit ce qu’il a vu : ce qui nous permet de comprendre le classement par couleur des livres documentaires. Lecture de la marguerite des couleurs : l’oreille, c’est dans le bleu.

Nous sortons tous les livres sur le corps humain et les enfants en petits groupes se mettent à chercher les pages où l’on parle de l’oreille. Les livres sont ensuite étalés sur les tables, ouverts aux pages contenant des indications sur l’oreille. Les enfants observent les images et les croquis.

Soudain un enfant (déjà expert en lecture) s’écrie :

"J’ai trouvé que l’escargot de l’oreille s’appelle un limaçon.

– Moi, dans mon livre, c’est marqué colimaçon. Pourquoi les livres ne disent-ils pas la même chose ?"

Je dis que nous chercherons les définitions des deux mots plus tard en classe. J’installe les enfants tout autour de moi et je leur lis tous les textes accompagnant les croquis de l’oreille interne, lecture évidemment expliquée (les vibrations du tympan, les osselets, le son amplifié, les nerfs qui sont comme des fils électriques…). Les enfants repèrent sur les croquis le trajet des sons. Nous terminons là la séance. Il est 10 heures.

Je retrouve les enfants à 13 heures. Ils racontent à Sana qui était absente le matin qu’ils ont fait des recherches sur l’oreille. Nous décidons d’expliquer à Sana tout ce que nous avons compris sur l’oreille. Collectivement, nous arrivons à reconstituer le fonctionnement :

  • dans l’oreille, il y a quelque chose qui a la forme d’un escargot et qui s’appelle limaçon ou peut-être colimaçon ;
  • les bruits viennent cogner le tympan qui est comme la peau d’un tambour. Le tympan vibre et ça fait se cogner les trois osselets et le son est grossi, amplifié ;
  • le son s’en va ensuite dans le limaçon qui est rempli de liquide ;
  • il y a des nerfs accrochés au limaçon ; ils emportent les sons jusqu’au cerveau qui fonctionne comme un ordinateur.

Nous répétons plusieurs fois ce fonctionnement en essayant d’employer toujours les mots justes.

"Dis, il faut que tu cherches dans ton gros dictionnaire les mots limaçon et colimaçon."

Les enfants me rappellent ce que j’avais dit. Je m’exécute et nous trouvons que le mot juste est limaçon.

"Alors pourquoi un livre dit colimaçon ? Il se trompe.

– Et moi je me demande bien comment le cerveau fait pour comprendre ce que veulent dire les sons parce que, au début, c’est seulement une peau qui bouge…"

Les enfants veulent que j’écrive les mots savants que nous avons appris.

Je prépare un texte de lecture au tableau :

Non, il n’y a pas d’escargot dans l’oreille.

Le tympan, les osselets, le limaçon, les nerfs, le cerveau.

Lecture collective, comme à l’habitude en laissant s’exprimer toutes les stratégies (limaçon est reconnu à cause du "çon" de garçon, le cerveau parce qu’il se termine par "eau", osselets parce qu’il commence par "o", etc.).

Nous mémorisons le mot oreille en épelant les lettres et les enfants copient ensuite le texte sur le cahier d’écriture.

  • Jeudi 10 janvier

J’ai trouvé une planche ancienne avec un croquis de l’oreille.

Nous l’observons, ce qui donne l’occasion aux enfants de vérifier leurs connaissances sur l’oreille et sur le trajet du son.

Rima nous apprend même que c’est l’air qui transporte le son, c’est son papa qui lui a dit et que s’il n’y avait pas d’air, on n’entendrait rien :

"C’est vrai ça, l’air, on ne le voit pas, mais il est là, et quand on parle, si l’on met sa main devant sa bouche, on le sent… alors il peut bien emmener les sons… Quand on parle, on sent que ça vibre sur la main…

– Et le son, il va partout. C’est vrai, quand Monique nous tourne le dos, ou qu’elle est cachée par l’ordinateur, elle nous entend quand même. Elle n’a pas besoin de voir nos bouches."

Et tout le monde de se mettre à faire des essais : deux enfants se tournent le dos, ils parlent et ils s’entendent même si le son part à l’opposé.

Les enfants commencent à faire des liens entre toutes les informations reçues. Ils réclament un croquis de l’oreille pour mettre dans leur cahier. Le mot croquis, c’est moi qui l’ai introduit.

Le soir donc, je prépare une feuille de lecture découverte contenant les informations retenues par les enfants et un croquis de l’oreille. C’est un document de synthèse (voir l’encadré).

  • Vendredi 11 janvier

C’est la lecture du document de synthèse.

La moitié de la classe est en autonomie avec un exercice à faire : recopier sur le cahier tous les termes scientifiques (passage de l’écriture scripte en cursive).

L’autre moitié, les élèves les moins avancés en lecture, sont avec moi au tableau. La feuille de synthèse est reproduite en grand format (A 2).

Monique Quertier (93)

Sommaire
Apprendre en pédagogie Freinet, deux pratiques
Publication source
Le Nouvel éducateur
Apprendre ? C'est vivre !
n°204
Oct 2011

Autres ressources

Dialogue n° 198 Education et politique
Animation & Éducation n° 228 Enfant lecteur, auteur, critique - Les chemins de l'écriture littéraire
Le Nouvel éducateur n° 208 Participer, coopérer, connaître
Dialogue n° 92 Face à l'évaluation
n° Interventions du GFEN
n° Interventions du GFEN
n° Graffite (arts plastiques- GFEN)
Cahiers pédagogiques n° 494 L'erreur pour apprendre
Animation & Éducation n° 228 Enfant lecteur, auteur, critique - Les chemins de l'écriture littéraire
Le Nouvel éducateur n° 208 Participer, coopérer, connaître
Le Nouvel éducateur n° 208 Participer, coopérer, connaître
Vers l'éducation nouvelle n° 544 Le volontariat un enjeu de sociéte
Cahiers de l'Animation n° 74 Confiance
Dialogue n° 198 Education et politique
Cahiers pédagogiques n° 496 Décrocheurs, décrochés
Cahiers pédagogiques n° 494 L'erreur pour apprendre
Cahiers pédagogiques n° 496 Décrocheurs, décrochés