Journée au Louvre

L’association Intermèdes Robinson mène une action de pédagogie sociale en milieu ouvert dans un quartier populaire de Longjumeau et dans deux camps Roms de l’Essonne. Cette action tend à lutter contre l’isolement et l’exclusion et à développer du lien entre les populations qu’elle touche. Marine Lenestour, stagiaire à l’association, livre le témoignage d'une sortie au Louvre.

C’est en tant que stagiaire éducatrice spécialisée que j’ai eu la chance de découvrir Intermèdes Robinson qui mène, je pense, une action innovante auprès d’un public en demande. Je me suis donc petit à petit investie dans les ateliers de rue organisés dans le quartier de Longjumeau et dans le camp Rom de Moulin Galant près de Corbeil-Essonnes. L’association a la particularité de travailler avec la pédagogie Freinet que j’ai donc découverte dans la pratique. Au camp Rom, l’atelier réunit essentiellement des enfants et des préadolescents, même si, parfois, le lien créé avec les enfants nous permet aussi d’entrer en relation avec leurs familles.

Outre les ateliers de rue, l’association organise, entre autres, des soirées conviviales et des sorties pédagogiques. J’ai eu envie de m’investir dans ce type d’action et j’ai proposé à l’équipe l’idée d’une sortie au Louvre pour les enfants. Les objectifs étaient nombreux. Il s’agissait de faire découvrir aux enfants un lieu, des métiers, mais surtout de créer du lien ; créer du lien, entre eux, et entre nous. Malgré le fait que cette idée ne vienne pas directement des enfants, le projet leur a plu. L’idée d’aller au musée du Louvre en réjouissait plus d’un, même si pour d’autres, c’était la perspective d’une sortie à Paris qui avait plus d’attrait.
La sortie

Nous sommes donc partis un samedi au Louvre avec un groupe de neuf enfants, cinq Roms de Moulin Galant, quatre de Longjumeau, deux collègues et moi-même.Nous avons pris les transports en commun, plus pratiques, mais aussi plus intéressants et plus excitant pour les enfants. Ils ont pu visualiser un trajet entre l’Essonne et Paris. Nous sommes sortis à Châtelet, car nous avions envie de marcher au moins dans une rue de Paris. Cela a également plu aux enfants, ils étaient à Paris, pour de vrai et comme des grands ! Et si nous avons pu ressentir la fatigue, l’appréhension voire l’anxiété de certains enfants dans le RER, une fois dans les rues, la joie d’y être avait fait place nette ! Nous avons piqueniqué aux Tuileries, car le temps était clément.

Tous ces moments simples ont été aussi riches que la visite en elle-même, nous avons appris beaucoup sur les enfants et les enfants ont appris beaucoup sur eux-mêmes : ceux qui ont osé faire une sortie pour la première fois sans leurs parents, ceux qui ont découvert Paris, ceux qui nous connaissent peu mais qui ont choisi de venir quand même, de nous faire confiance et de dépasser leur appréhension. Ils se sont questionnés sur ce qu’ils ont vu : "Comme c’est grand !", "Comme il y a du monde !" Lorsque nous avons croisé des SDF, les enfants ont été étonnés. Une des enfants Roms, âgée de douze ans, m’a demandé pourquoi ces hommes dorment dans la rue. Elle est assez jeune, encore assez innocente pour ne pas comprendre pourquoi ces hommes dorment dans la rue. Mais elle est aussi déjà bien assez grande et mature pour comparer leur situation de précarité et la sienne ; pour se dire que même si elle a sa famille et une caravane, elle aussi est pauvre, elle aussi pourrait peut être dormir un jour dehors.

Vers 14h, nous sommes partis pour la visite, nous avions choisi de faire intervenir une conférencière sur le thème "Qu’est-ce qu’un musée ?" et les enfants sont partis à la découverte de ce lieu immense comme des petits reporters. Pour continuer notre façon de travailler à Intermèdes, nous avons voulu éviter une visite passive. Nous avons envie que les enfants soient acteurs de leur sortie, qu’ils se saisissent de ce qu’ils voient, car c’est aussi de cette manière qu’on se souvient des choses. Nous avons eu l’idée de leur acheter des cahiers à dessin. Ils ont dessiné sur leur cahier personnel ce qu’ils découvraient : la grande cour de Khorsabad, la salle de danse de Napoléon, l’épée de Charlemagne, des statues anciennes, des diadèmes précieux et d’autres bijoux exotiques. Ils se sont tous appliqués à dessiner, à noter le nom des œuvres et des artistes, et je pense que d’une certaine manière, ils se sont approprié ce qu’ils ont vu. Notre groupe n’est pas passé inaperçu, il ne répondait pas sans doute aux critères habituels. Peut-être à cause de son hétérogénéité et du nombre : nous étions très peu par rapport aux groupes scolaires ; et les enfants avaient des âges très différents. De plus, nos petits journalistes ont posé des questions apparemment insolites. En effet, un surveillant de salle ne pensait pas que son rôle au sein du musée et sa fonction pouvaient intéresser des enfants !

La visite est passée à toute vitesse, les enfants n’ont pas pu mener complètement à terme leur travail de petit reporter du Louvre. Mais même plusieurs jours après la visite, leur mission n’était pas finie. Le mercredi suivant au camp rom, nous leur avons rapporté des photos de la journée, tandis qu’eux devaient apporter leurs cahiers à dessin. Ils ont confectionné un petit article de deux pagettes, pour raconter leur "Journée au Louvre". Ainsi ils se sont créé un souvenir concret, mais surtout ils ont pu le partager avec les autres enfants qui, eux, n’étaient pas venus. Les enfants du quartier, pour les autres petits "Robinsons" de Longjumeau, se devaient de raconter leur visite lors d’un Conseil de quartier. En effet, une fois par semaine, suite à un atelier de rue, les enfants se réunissent autour d’un Conseil où chacun peut prendre la parole et exposer ce qu’il a à dire sur son quartier et l’association. Ainsi, les enfants ont reparlé du Louvre, et de ce qu’ils y avaient vu.

Et après ?

Si nous pouvions, avec mes collègues, revenir sur certains détails de cette journée, il y a bien sûr des choses qu’on aimerait modifier. Peut-être le nombre d’enfants que nous avions choisi d’emmener était un peu élevé et être avec six ou sept enfants nous aurait permis de plus individualiser certains moments. Mais, malgré cela, nous avons ressenti ce que nous espérions : du lien, de la confiance, la création d’un souvenir commun fort avec les enfants, et le sentiment d’avoir aidé certains à découvrir des choses et à se découvrir soi-même, à faire confiance à l’autre et à se faire confiance à soi. Nous sommes heureux d’avoir partagé un tel moment. Certains enfants du quartier étaient habitués à faire des sorties avec l’association.

Mais pour les enfants du camp rom de Moulin Galant, nous n’étions pas sûrs que cela prendrait, que cela leur parlerait, leur plairait. L’enjeu était ailleurs : allaient-ils oser venir ? Et les objectifs étaient un peu différents : comment être un enfant de droit, un enfant qui découvre, qui peut aller au musée, qui peut en être ému, qui peut se permettre de jouer au "touriste" dans Paris ?

Marine Lenestour

 

Sommaire
Action en pédagogie sociale
Publication source
Le Nouvel éducateur
Ils pensent... donc ils sont
n°207
Apr 2012

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